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L’autorité scientifique
en crise

Bernard Feltz · Professeur émérite à l’UCLouvain

Mise en ligne le 13 décembre 2024

La place de la science dans notre société est liée à une double dimension de la démarche scientifique. D’une part, la science vise la connaissance. Être scientifique, c’est contribuer à une compréhension du fonctionnement de notre monde. D’autre part, la science comporte une dimension de contrôle du monde. Par ses applications, la science ouvre à une possible prise de pouvoir sur le monde, à une prise de contrôle de l’évolution de celui-ci.

Illustrations : Olivier Wiame

La dimension épistémologique de la science est absolument décisive. La science se veut un lieu de vérité. La conception galiléenne du cosmos, la physique newtonienne, les théories de l’évolution biologique, la physique quantique… s’inscrivent dans l’histoire des sciences, l’histoire d’une démarche dont la méthodologie permet de prétendre à une connaissance rationnelle, par conséquent qui devrait être admise par tout être humain. L’autorité de la science, dans cette perspective, repose sur le caractère rationnel de la démarche de recherche : construction de théories et confrontation à l’expérience conduisent à une connaissance fiable. Sans doute cette science est-elle toujours en construction, donc non absolue, mais incontournable puisque intégrant l’ensemble des connaissances du moment. L’autorité de la science, sur le plan épistémologique, repose donc sur sa visée de la vérité par une démarche rationnelle.

Science en 2D

La science comporte une deuxième dimension, qui est sa dimension pratique. Les théories scientifiques ouvrent à un pouvoir sur les choses qu’elles étudient. L’évolution de la physique a permis la conquête spatiale et l’envoi d’humains sur la Lune, réalisation qui a pris valeur de symbole de la toute-puissance de la science. L’étude du vivant conduit à une meilleure maîtrise du corps humain et ouvre aux progrès de la médecine. La chimie a permis le développement de tout un secteur industriel qui va jusqu’à concerner directement l’agroalimentaire et le pharmaceutique.

Dans cette perspective, on parle de plus en plus de « technosciences », expression qui souligne les liens étroits de l’évolution scientifique et des réalisations techniques qu’elle a permises. Cette évolution est particulièrement évidente actuellement, mais elle est en germe dans la société moderne dès le XVIIIe siècle. Ce que l’on a appelé la « révolution industrielle » émane d’une alliance entre le monde de l’industrie et le monde du capital. Si la découverte de la machine à vapeur au XVIIIe siècle est l’œuvre non de scientifiques mais de techniciens de génie, les liens avec la science vont se resserrer au fur et à mesure de l’évolution scientifique.

Au point que, à l’heure actuelle, la recherche-développement du secteur privé et du secteur militaire constitue l’une des dimensions de la recherche scientifique dans ses vues purement épistémologiques. Que l’on pense aux recherches sur les vaccins, que l’on pense à l’intelligence artificielle. Le secteur privé est à la pointe de domaines qui comportent une dimension épistémologique très avancée. Les imbrications entre la science et les intérêts économiques sont de plus en plus étroites. Il s’agit de prendre en compte cette double dimension de la science pour comprendre la perte de prestige de la science dans notre société.

« Libération au nom de la raison »

La confiance en la science comme système de connaissance était liée à une confiance aveugle dans la rationalité. Dans le projet moderne au XVIIIe siècle, la foi dans la rationalité était immense. Par la rationalité, on allait vivre un monde de progrès vers une meilleure connaissance mise au service de l’humanité tout entière. Cette ambition s’est vue remise en cause à deux niveaux.

La deuxième phase de colonisation qu’a connu le XIXe siècle a été présentée comme une volonté d’améliorer les conditions de vie des peuples colonisés : le discours officiel était de porter « les lumières de la raison » aux peuples restés dans « l’obscurantisme ». Il y avait une dimension de libération des peuples colonisés au nom de la « civilisation », la culture occidentale étant considérée comme la culture la plus avancée sur le plan historique. Sans caricaturer le fait colonial, force est de constater que cette « libération au nom de la raison » a pris la forme d’une exploitation pure et simple des richesses des pays colonisés au bénéfice des puissances coloniales. La rationalité, principe de libération au XVIIIe siècle, s’est révélée principe de domination aux XIXe et XXe siècles. Au nom de la civilisation, on a exploité et humilié des peuples et des cultures millénaires. C’est un premier élément à prendre en compte dans la perte de confiance en la rationalité.

L’illusion de l’objectivité

Deuxième argument : au XIXe siècle, la science a bien souvent été présentée comme un lieu d’objectivité absolue, donc absolument incontestable. Les travaux en histoire et philosophie des sciences de la deuxième moitié du XXe siècle ont cependant fait apparaître la dimension historique de la connaissance scientifique et l’importance du contexte dans l’élaboration des théories. La connaissance scientifique reste une démarche rationnelle impliquant l’élaboration théorique et la confrontation à l’expérience. Toutefois, cette méthodologie n’échappe pas totalement à l’influence du sujet, car toute théorie est construite par un individu. L’objectivité provient de la confrontation à l’expérience et du contrôle intersubjectif par les pairs. Cette conception nouvelle de l’objectivité a pu être interprétée dans certains secteurs, notamment par la sociologie des sciences naissantes, comme une conception relativiste de la science, la science étant considérée comme une « croyance parmi d’autres ». Cette attitude a pu conduire à faciliter la propagation de théories peu rationnelles, telles que le créationnisme, le platisme… Ces postures se présentent comme des « croyances alternatives » à la « croyance scientifique » présentée comme simple « croyance dominante ».

L’interdisciplinarité à la traîne

Enfin, toujours d’un point de vue épistémologique, la science, dont l’ambition était de rendre compte de la réalité dans sa totalité, a pris la forme d’une juxtaposition de disciplines qui visent à la maîtrise dans chaque domaine mais laissent ouverte la question au niveau global. Chaque discipline donne l’image d’une démarche rationnelle mais qui porte sur un segment très limité de la réalité. Ce découpage de la réalité lié à la démarche scientifique elle-même conduit à une limitation de la confiance dans le discours scientifique, dont la pertinence se voit bornée aux contours de chaque discipline. Dans le secteur médical, par exemple, les logiques explicatives mises en œuvre sont liées à la physiologie et au fonctionnement du corps. Alors que bien des problèmes de santé impliquent des dimensions psychologiques et sociales qui ne peuvent être considérées que dans une démarche interdisciplinaire. De plus en plus souvent, des équipes de soignants analysent conjointement les questions. Mais ces initiatives récentes n’occultent pas tout un passé de pratiques unidisciplinaires qui a conduit à une méfiance par rapport à un discours scientifique.

Les limites de la croissance

Mais c’est sur le plan des liens de la science avec les forces économiques que la méfiance par rapport à la science se nourrit le plus intensément. D’un point de vue général, tout d’abord, remarquons que la deuxième partie du XXe siècle a connu une première période d’euphorie que l’on a appelé les « Trente Glorieuses ». Grâce à la science et à la technique, les modes de vie ont été profondément améliorés. C’est l’émergence de la société de consommation avec, en Occident, l’accès du plus grand nombre à un confort de vie jamais éprouvé auparavant. Par ailleurs, dans la même période, l’accès élargi à la culture et à des cursus d’études renforçait cette image d’une société en voie vers un progrès indéfini et multidimensionnel. Très vite cependant, et la première crise du pétrole en 1974 a pris une valeur symbolique, les limites de la croissance ont été soulignées. Tout d’abord, il ressortit clairement de cette période que cet accès au progrès était réservé à une part minoritaire de la population de la planète. Bien plus, il est apparu que ce « progrès » n’était pas tenable à long terme puisqu’il s’effectuait déjà au détriment d’une planète dont on épuisait le capital énergétique et les réserves de minerais, qu’il s’effectuait également aux dépens de la biodiversité, et en entraînant une dégradation profonde de la qualité de l’environnement. Toutes ces thématiques ont surgi dès les années 1970. Mais c’est la problématique du climat qui s’est avérée la plus déterminante parce qu’elle insiste sur l’urgence de l’action. Bref, la crise écologique que nous connaissons signe l’échec du mode de développement qui a constitué le modèle dominant des Trente Glorieuses. Et dans ce modèle, la confiance en un progrès indéfini grâce à la science était centrale.

Des bénéfices exclusifs

À côté des limites épistémologiques, les liens concrets de la science avec les puissances industrielles, militaires et financières ont conduit à une méfiance grandissante par rapport à la science. Et cette méfiance se nourrit de faits avérés. Les lobbies sont nombreux à freiner toute politique qui prend au sérieux la question écologique. À tout niveau – régional, national, européen… –, on a le sentiment que les puissances financières et industrielles mettent leurs compétences au service de leurs intérêts à court terme et qu’elles n’ont aucun scrupule à compromettre parfois la survie de certaines populations à long terme. Bien plus, on voit même des multinationales, conscientes de la pertinence des analyses du GIEC, investir dans des recherches qui visent à retarder la prise de conscience du problème climatique par la population. Les « marchands de doute » mettent clairement leurs compétences scientifiques au service d’intérêts particuliers à court terme, compromettant l’élaboration de solutions pour l’avenir de l’humanité tout entière. Ce faisant, c’est l’image de la science qui se voit profondément ternie. La connaissance scientifique n’est plus au service de l’humanité, mais est détournée au bénéfice exclusif de quelques-uns !

Le concept de « transition écologique » vise les transformations nécessaires pour s’orienter vers un mode de développement durable, compatible avec les contraintes climatiques et lié à un maintien de la biodiversité. La transition écologique appelle une modification profonde de nos modes de vie, de nos modes de production et de notre manière de concevoir le fonctionnement économique. Cette transition s’inscrit dans un contexte où la science conservera une place tout à fait fondamentale. N’oublions pas que le GIEC est un groupe de scientifiques indépendants et imperméables aux pressions gouvernementales ou à celles des groupes privés. Dans le même sens, les nouvelles énergies, les nouveaux moyens de transport, les nouveaux modes de production agricole seront également liés à des compétences scientifiques et nécessitent un autre développement industriel. Force est de constater que les puissances qui utilisent la science contre ce changement – qu’elles identifient comme contraire leurs intérêts – sont les plus réactives. De tels comportements continuent à nourrir la méfiance par rapport au discours scientifique.

Restaurer la confiance

Une action à l’encontre d’une telle méfiance devrait se développer selon deux axes. Sur le plan épistémologique, la science est une source de connaissance fiable, mais elle reste liée à une discipline et inscrite dans un contexte. Il s’agit de promouvoir le concept de « connaissance critique », une connaissance qui mesure ses propres limites et est consciente des éléments de contexte qui peuvent la détourner d’un usage au service de tous. Sur le plan des utilisations de la science, il conviendrait de montrer que celle-ci peut largement contribuer à l’émergence d’un autre mode de fonctionnement sociétal ainsi que contribuer à la transition écologique que l’on peine à mettre en œuvre.

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