La tartine
Non au respect des religions !
Mis en ligne le 19 janvier 2026
À travers son dernier ouvrage, l’avocat Richard Malka rejette le respect des dogmes religieux au profit de la transmission du goût de la liberté. Il explore les racines historiques de l’obscurantisme religieux et ses conséquences contemporaines. Et convoquant Voltaire, il plaide pour une défense résolue de la liberté d’expression face aux pressions dogmatiques.
Illustrations : Max Tilkenkamp
« C’est à nous, et à nous seuls qu’il revient de réfléchir, d’analyser et de prendre des risques pour rester libres, libres de nous engager et d’être ce que nous voulons. C’est à nous, et à personne d’autre, qu’il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire avec force pour couvrir le son des couteaux sous nos gorges. À nous de rire, de dessiner, d’aimer, de jouir de nos libertés et de vivre la tête haute face à des fanatiques qui voudraient nous imposer leur monde de névroses et de frustrations. » Cet extrait, issu de la plaidoirie de Richard Malka au procès des attentats de Charlie Hebdo, constitue une apologie vibrante pour la liberté d’expression, qu’il nous revient de défendre et de transmettre aux nouvelles générations. Avocat et essayiste, en guerre contre le respect dû aux religions, Richard Malka entre en dialogue avec Voltaire, le plus irrévérencieux philosophe des Lumières, dans son dernier ouvrage, Après Dieu, publié chez Stock.
La liberté d’expression se mérite-t-elle ?
Certainement oui, elle se mérite, génération après génération. J’aime beaucoup cette parole de Simón Bolívar, grand libérateur d’Amérique du Sud : « Quand un peuple est attaché à sa liberté, il la garde, il la conserve. Et personne ne peut lui voler. » Ça ne dépend que de nous de conserver notre liberté d’expression. On ne peut pas priver un peuple de sa liberté s’il n’est pas consentant à cela. Et ça se vérifie tout le temps dans l’Histoire. Les dictatures ne se créent pas d’un jour à l’autre par l’effet du Saint-Esprit. Elles se créent parce qu’à un moment, le peuple y a consenti. On voit actuellement des démocraties illibérales – l’Argentine, les États-Unis, la Hongrie – qui renoncent d’elles-mêmes à l’État de droit. Et pour prendre un exemple plus tragique, l’Allemagne nazie a été portée au pouvoir par un vote populaire. Donc on a tous une responsabilité sur le devenir de nos sociétés. C’est pour ça qu’il faut se battre et continuer à témoigner.
N’êtes-vous jamais lassé de vous battre pour cette liberté d’expression ?
On me pose souvent cette question. Bizarrement, non. Chaque fois, j’ai cette passion de convaincre. Je me dis que si j’arrive à convaincre une, deux, trois personnes, c’est déjà énorme. Il y a tellement de personnes qui viennent me remercier et me dire qu’elles vont pouvoir à leur tour transmettre un savoir, une connaissance, une réflexion, parce qu’elles ont assisté à telle conférence ou à telle plaidoirie. Rien ne peut me satisfaire davantage. Ma raison d’être dans l’univers, c’est d’essayer de transmettre cette foi dans la liberté. Étrangement, c’est moi qui parle de foi… Je considère que je le dois à mes amis qui ont été tués par le fanatisme.
On dit les jeunes générations moins attachées à la laïcité. Avez-vous l’impression que l’on a raté quelque chose dans la transmission de la liberté et de la laïcité ?
Clairement, c’est certain. On a échoué parce que l’on pensait que c’était acquis. J’ai fini par aller sur TikTok. Je considérais au départ que ce n’était pas ma place, sauf que si vous voulez parler aux jeunes, vous n’avez plus le choix aujourd’hui. Il ne faut pas laisser cet espace aux adversaires de la laïcité et de la liberté d’expression. Parce que les prédicateurs – de toutes religions d’ailleurs –, eux, y sont présents. À quoi ça sert, la laïcité ? En quoi est-ce un idéal, presque une utopie ? En quoi garantit-elle la liberté et l’égalité des hommes et des femmes ? En quoi est-ce un joyau, ce qu’il y a de plus beau dans l’héritage des Lumières ? On a arrêté de transmettre cette valeur. Et on a laissé les adversaires de la laïcité la travestir, lui rajouter des adjectifs et nous dire qu’en fait, c’est une invention de l’homme blanc, colon occidental. Tout ça, c’est n’importe quoi. Mais on a abandonné le combat tellement on pensait que c’était évident et que les hommes ne voudraient pas retourner dans l’esclavage. J’ai toujours en tête cette citation de Dostoïevski : « Il n’y a qu’une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage. »
C’est plus dur la liberté que l’esclavage ?
Bien sûr ! C’est plus dur parce qu’on est face à soi-même, à ses échecs, à ses questionnements, aux gouffres du sens de la vie, de la mort, de pourquoi tout ça. On n’a pas de religion pour nous dire ce que l’on doit faire, qui on doit aimer. Évidemment, il y a des gens croyants qui se posent les mêmes questions que moi. Mais pour ceux qui conçoivent leur religion comme un manuel, un code pénal et un code civil en même temps, ils ont la réponse à toutes les questions qu’ils peuvent se poser. Parfois, je regrette de ne pas croire, parce que c’est dur, en fait. Et en même temps, ça fait une vie tellement plus riche, amusante et intéressante quand on se confronte à soi-même. Je préfère vivre avec des questions plutôt que devenir un zombie, un mort-vivant qui a abandonné sa liberté de conscience et son libre arbitre.
Pour votre dernier livre Après Dieu, publié dans la collection « Ma nuit au musée », vous avez choisi de passer une nuit au Panthéon, monument funéraire en l’honneur des grands personnages de l’histoire de France. Pourquoi ?
Parce que c’est un lieu magnifique, qui bénéficie d’une histoire incroyable, mais surtout parce que j’avais très envie de parler à Voltaire.
« Regarde où nous en sommes, toi qui pensais que le fanatisme connaissait ses dernières heures et que disparaîtraient les fous furieux lisant la Bible au premier degré », lui dites-vous.
Si on lui avait dit que deux cent cinquante ans après l’exécution du chevalier de La Barre pour blasphème, il y aurait douze pauvres dessinateurs qui seraient assassinés à Paris pour les mêmes raisons ensuite un professeur décapité, et en réalité des centaines de milliers de morts en raison du fanatisme religieux, oui, je pense qu’il se retournerait dans sa tombe. Parce qu’on pensait que la religion allait se séculariser. Il y a eu une parenthèse enchantée qui m’a permis de vivre la liberté, mais c’était une période très courte dans l’histoire de l’humanité. La parenthèse malheureusement se referme. On voit un retour du religieux, essentiellement l’islam sous nos latitudes, mais aussi les églises protestantes radicales, et aux États-Unis, il y a un catholicisme qui se durcit. Défendre la laïcité pour que l’on ne revienne pas aux guerres de religion : c’est ça, le combat.
Vous faites le pari de l’enseignement. Mais selon vous, on a trop enseigné le respect des religions, il faut enseigner la méfiance.
Je n’en peux plus d’entendre ce mot, « respect », qui est utilisé d’une manière mafieuse. « Tu dois le respect aux parrains. » Non, si je n’ai pas envie de respecter les religions, je ne les respecte pas. Ce sont des croyances, des idées, comme le capitalisme ou le marxisme. Pourquoi allez-vous m’obliger à respecter des fantômes ? Je vais vous respecter, vous, si vous croyez en l’existence des fantômes. Mais je ne vais pas respecter votre croyance, vu que je n’y crois pas moi-même. Une croyance que l’on n’a pas le droit de critiquer, de challenger, de débattre, ça devient une idolâtrie, une secte qui veut s’imposer aux autres de manière dogmatique. Plus on respecte les croyances, moins on respecte les êtres humains. Ça n’a aucun sens, d’autant que chaque personne croit en des choses différentes. Moi, je vais vous interdire de dire du mal de Voltaire. Sinon, c’est du blasphème pour moi. Ce mot « respect », c’est un synonyme de censure. Si vous êtes offensé parce que vous avez entendu quelque chose qui ne va pas dans votre sens, il faut aller vivre dans une grotte. On ne peut pas vivre comme ça, on s’assèche. Pour revenir à Voltaire, il n’était pas athée, il croyait en Dieu. En revanche, il ne croyait pas dans la structure, il rejetait avec une violence infiniment plus grande que la mienne les religions. Jusqu’à sa dernière seconde sur son lit de mort, il refusait de reconnaître Jésus. Mais il croyait en Dieu, un grand architecte, un grand horloger. Il pensait que c’était nécessaire de croire en une puissance supérieure, pour que l’humanité conserve une morale, mais en rejetant complètement tout le corpus religieux.
Dans le livre, vous citez un dialogue que vous avez eu avec Robert Badinter. À votre question « ne peut-on pas juste supprimer les religions ? », il vous a répondu : « Vous ne pouvez pas demander au paysan du Sahel, qui se brise le dos sur sa terre aride, à l’ouvrier du Bangladesh qui peine à nourrir ses enfants en travaillant quinze heures par jour, à la femme de ménage haïtienne qui s’échine au milieu du chaos, de renoncer à une vie meilleure dans l’au-delà. Ils ont besoin de croire en un plus grand que soi. Sinon, c’est trop dur. Renoncer à une puissance consolante et prometteuse reviendrait pour eux à se priver de tout espoir. C’est impossible. » N’est-ce pas là-dessus qu’il faut travailler aussi : réduire les inégalités et améliorer les conditions de vie ici et maintenant ?
C’est d’ailleurs la pensée des pères fondateurs de la laïcité à la fin du XIXe siècle. Ferdinand Buisson a des mots très forts là-dessus. Il pense que l’on ne parviendra pas à achever l’édifice laïque s’il n’y a pas une justice sociale plus ou moins aboutie. Évidemment que les conditions de vie sont un paramètre important. Évidemment que si vous avez cette vie-là, dont me parlait Robert Badinter, vous avez besoin de croire qu’il y a un sens divin à tout cela, que ça va aller mieux dans une vie dans l’au-delà. Sinon, c’est effectivement trop dur. Victor Hugo, qui était déiste comme Voltaire, mais rejetait la religion, disait : « Croire est difficile, mais ne pas croire est impossible. » Schopenhauer disait la même chose. Ils pensent tous que la philosophie peut remplacer la religion pour 5, 10, 15 % de la population, mais pas plus. Tout l’objet de ce livre, c’est de parler à Voltaire pour lui demander : qu’est-ce qu’on fait maintenant, qu’est-ce qu’on peut inventer pour l’après-Dieu ?
Avez-vous trouvé des pistes ?
Les pistes changent tout au long de la vie. Ça peut être le désir, l’amour, l’amitié. Ça peut être le combat, car ça donne du sens. Il faut un souffle, un plus grand que soi. Ça, c’est certain. Mais ça n’est pas forcément Dieu. Il faut une volonté de puissance au sens nietzschéen du terme. En Europe, on l’a un peu perdue. Si l’on ne veut pas disparaître, on doit retrouver cette ambition – je vais employer un terme religieux – d’évangéliser le monde à la laïcité et à la liberté.
Du prosélytisme laïque ?
Voilà. Mais avec pour seule arme les mots.
Que penser des accointances entre mouvements extrémistes, religieux et politiques ? Un cas concret en Belgique : parmi les personnes qui sont allées en justice contre l’accord de coopération ÉVRAS (rendant obligatoire un minimum de deux heures d’animations pour les élèves de 6e primaire et de 4e secondaire), on voit des extrémistes catholiques et musulmans, ainsi que l’extrême droite.
Je ne sais pas ce qu’il y a comme contenu dans ces cours, mais je ne pense pas que ça puisse faire beaucoup de mal d’avoir deux heures d’EVRAS pour des enfants qui, malheureusement, ont accès sur les réseaux sociaux à toute la pornographie du monde. Oui, cette convergence des luttes entre les différentes religions, on la retrouve sur des thématiques comme la fin de vie, la condition féminine, l’avortement. Sur tous ces débats de société, elles manifestent parfois ensemble. J’ai aussi été confronté à cette convergence sur la critique de Dieu et la question du blasphème. Et quand il s’agit de prétendre protéger les enfants, ces religions se retrouvent avec une hypocrisie absolue. Je n’en peux plus de ces associations de défense de l’enfance qui ne trouvent rien de mieux à faire que d’interdire la transmission des connaissances et toute évocation de la sexualité. Leur ennemi principal, ce sont des artistes dont elles demandent la déprogrammation et la censure. En 2022, aux États-Unis, on a demandé à retirer Maus, d’Art Spiegelman (BD culte sur la Shoah, NDLR), des cours parce qu’une petite souris prenait une douche nue. Anne Frank a été retirée de certaines écoles. En France, les mêmes associations, certaines d’extrême droite, certaines d’extrême gauche, d’autres extrêmement catholiques, ont exigé le retrait d’un tableau qui dénonçait les viols en Ukraine parce qu’il y avait une représentation d’un viol. C’est insupportable. Mais il ne faut pas se laisser impressionner. On est face à des fanatiques religieux, mais aussi à des fanatiques comme Trump et Vance, qui au-delà de la religion, vont nous faire des leçons sur la liberté d’expression et la liberté académique. De la part de gens qui ne la respectent plus, ou en tout cas de moins en moins, c’est un peu fort de café.
Comment contrecarrer ça ?
Il faut faire vivre les Lumières. Il faut s’exprimer. On est majoritaire encore aujourd’hui. Il faut transmettre aux générations suivantes ce goût des libertés. Mais effectivement, si l’on ne cultive pas ces graines-là, alors un jour, par notre faute, nous ne vivrons plus dans des pays aussi libres. Parce qu’on aura renoncé.
À visionner
Libres, ensemble · 31 août 2025
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