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Accueil - Rendez-vous avec - Adélaïde Charlier: «Nous, on avance déjà!»

Adélaïde Charlier
« Nous, on avance déjà ! »

Propos recueillis par Sandra Evrard · Rédactrice en chef

Mise en ligne le 14 février 2022

À 21 ans, Adélaïde Charlier est l’un des visages phares de la militance en Belgique. Convaincue de l’importance de la confluence des luttes, elle lie son combat pour sauver le climat à celui contre le patriarcat et pour l’émancipation des femmes et des minorités. La jeune activiste décortique avec nous tous ces enjeux cruciaux pour l’évolution de notre société, de notre démocratie et pour un avenir juste et plus équitable.

On remarque que beaucoup de femmes, et notamment de jeunes femmes, sont engagées dans la lutte pour le climat et l’environnement. Pensez-vous qu’il y ait une raison à cela ?

C’est très difficile de répondre à cette question. Ce que je constate, c’est que même si les filles sont majoritaires, il y a aussi des garçons dans les mouvements pour le climat, mais qu’ils acceptent que les femmes prennent le rôle de leaders ou de porte-parole. Et je me dis que c’est peut-être là qu’il y a une avancée. Le fait que des femmes soient mises en avant a une incidence sur le monde entier, puisque l’on remarque que la place de la femme dans le secteur politique ou privé, là où sont vraiment prises les décisions, est très limitée. Quand on regarde le nombre de femmes chefs d’État dans le monde, il n’y en a qu’une petite vingtaine sur deux cents dirigeants. C’est infime, et cela reste un challenge pour elles, encore aujourd’hui, d’avoir assez de pouvoir pour exprimer non seulement leur opinion, mais aussi représenter celui de la femme. Donc j’ai l’impression que, comme il n’y a pas assez de place dans la sphère privée et politique, en matière de prise de décisions, la femme doit trouver d’autres moyens pour s’exprimer et, par exemple, utiliser la rue ou l’organisation d’un mouvement de citoyens afin de faire passer un message qui est autre que ce que « le système » nous propose. C’est aussi pour ça, me semble-t-il, que les femmes passent entre autres par le mouvement pour le climat pour partager leurs craintes ou leurs opinions. Dans mon livre rédigé avec la princesse Esmeralda, la coprésidente du club de Rome Sandrine Dixson-Declève, et Anuna De Wever, elles expliquent que selon elles, la femme est plus proche de la protection de la Terre et de l’environnement.

Interview Adélaïde Charlier

Esmeralda de Belgique et Sandrine Dixson-Declève avec Adélaïde Charlier et Anuna De Wever, Quel monde pour demain ? Dialogue entre générations, Waterloo, Luc Pire, 2021, 176 pages.

J’allais justement venir à l’écoféminisme, mais une chose me semble intéressante dans vos propos, c’est que les garçons donnent de la place aux femmes dans le mouvement militant. Pensez-vous que cela soit générationnel ? Parce que dans les mouvements plus anciens, ce n’est pas forcément le cas, sauf pour les courants féministes, évidemment.

Je ne sais pas si je peux en faire une généralité, mais ce qui est sûr, c’est que c’est quelque chose que j’ai remarqué au sein des mouvements (par exemple Fridays for Future au niveau international). Ce sont vraiment des femmes qui sont à l’avant de la scène, et je ne crois pas que cela ait été sujet à débat et que tout le monde se soit battu pour y aller. Je pense que la plupart du temps, cela s’est fait naturellement, comme pour moi ou pour Anuna en Belgique. Mais en fin de compte, ça n’a pas dérangé les hommes à l’intérieur des mouvements, même si ça en gêne quand même beaucoup, ne nions pas la vérité. Cette question du genre est très importante dans notre lutte. Chaque fois que l’on choisit qui va aller parler dans les médias ou représenter le mouvement, on veut toujours s’assurer qu’il y a au minimum une fille et un gars parce que c’est super-important pour nous qu’il y ait cette représentation-là, puisque dans notre organisation il y a beaucoup plus de filles.

Quant à la question de l’écoféminisme, c’est quelque chose qui est nouveau pour moi, et en même temps évident quand j’en parle avec des écoféministes qui m’expliquent le lien entre l’oppression de notre système envers la Terre, l’environnement, la biodiversité, les animaux, et le fait que l’humain, et plus précisément l’homme, se pense supérieur à tout ce qui l’entoure. L’arbre serait donc un objet, les animaux aussi et ils seraient ainsi à notre disposition pour que l’on puisse être bien sûr cette planète. Les écoféministes y voient un rapport avec l’oppression de l’homme envers la femme. Cette oppression constante consiste à considérer cette dernière non comme un sujet, mais comme un objet, et à l’utiliser également dans ce système en se demandant : « Comment est-ce que ça peut être le plus rentable possible ? Comment est-ce qu’on peut continuer à se servir de cet objet pour que ça puisse bénéficier à l’homme ? » Pour beaucoup de femmes, et entre autres pour les mouvements féministes, il y a clairement un lien entre le dérèglement climatique et la question patriarcale.

Et à vous, cela vous parle, ce lien ? Cette confluence des luttes ?

Nettement, de plus en plus. J’ai encore énormément de choses à apprendre, mais depuis que j’ai débuté mon activisme, je me rends compte que je ne me bats plus seulement pour une question de CO2 dans l’atmosphère qu’il convient de diminuer, mais contre un système qui continue d’opprimer certaines minorités et certaines populations sur cette planète. Je veux pouvoir me diriger vers un monde plus respectueux de tous les êtres vivants. Et pour cela, il faut inclure le féminisme, qui est tout à fait lié au combat de l’urgence climatique. Il va falloir non seulement engendrer une transition vers une société neutre en carbone, mais aussi se tourner vers un système qui inclut la question de la biodiversité, celle de la femme, la question ethnique et celle de la représentation sur le plan politique. Aujourd’hui, je veux même pouvoir imaginer de travailler sur la démocratie pour la rendre plus représentative. Clairement, mon activisme a complètement grandi. Je me concentre toujours sur la problématique de l’urgence climatique parce qu’elle relève de la crise, et en même temps je me rends compte que tout ça est lié à d’autres combats, et que si on doit entamer la transition vers un monde neutre en carbone, il faut pouvoir inclure toutes les autres luttes dedans.

D’où vient la petite flamme qui s’est éveillée en vous pour vous pousser à devenir activiste ?

J’ai grandi avec une famille qui ne niait pas le réchauffement climatique, mais qui ne voyait pas ça non plus comme une urgence ou, en tout cas, pas comme un motif d’action. De temps en temps, on pouvait aller à l’école à vélo, mais ça se limitait à ça. Je pense qu’il y a eu inconsciemment quelques déclics quand j’ai vécu cinq ans au Vietnam, de 11 à 16 ans, car on évoquait déjà les conséquences dans ce pays, de la migration climatique, de la montée des eaux du Mékong, des typhons de plus en plus intenses et fréquents. En parallèle, je fréquentais l’École des Nations unies à Hanoï, où on me parlait des objectifs de cette organisation. Et donc je devais travailler sur des projets liés au réchauffement climatique, à la pauvreté internationale, je devais être capable de faire le lien entre tout ça. Inconsciemment, tout cela a commencé à jouer un rôle.

Grâce à cette expérience d’expatriation, vous avez été éveillée à une réalité qui est peut-être plus criante là-bas qu’ici, pour l’instant en tout cas.

Exactement. Je pense que ça a été comme un flash-forward (saut en avant, NDLR) où on se dit que tout ça peut se dérouler et se déroule déjà. Quand on parle de climat, on ne parle pas de la génération de demain. Cela a tout de suite été clair pour moi. Lorsque je suis rentrée en Belgique en 2018, il y a eu un déclic phare : ça paraît con, mais c’est Greta Thunberg, qui a commencé ses grèves et a fini sur tous les réseaux sociaux. J’ai écouté son speech à Katowice, et là, je me suis dit que j’étais au courant de tout ce qui se passait, mais je n’avais pas pris conscience qu’à 18 ans je pourrais en faire quelque chose, être actrice de ce changement, être quelqu’un qui fait partie de la solution et pas du problème. Je me suis dit : « OK, il faut que je bouge aussi ! » Alors j’ai commencé à chercher des moyens pour le faire. Il y a clairement eu ce déclic avec Greta où j’ai pris conscience qu’en tant que jeunes, on peut également agir.

Surnommée la Greta Thunberg wallonne, Adélaïde Charlier partage avec sa camarade suédoise la même conviction : les actions en faveur du climat seront nécessaires tant que les dirigeants n’auront pas revu leur copie.

Photo © Belga

Vous semblez trouver importante la confluence des luttes, mais est-ce que vous vous dites féministe pour autant ?

Cela dépend de la définition que l’on donne au mot « féminisme », mais si on veut se diriger vers un monde où l’égalité des genres existe, ce que je pense que l’on n’a toujours pas aujourd’hui, alors oui, je me considère féministe parce qu’il y a encore énormément de choses qui doivent avancer. On doit beaucoup évoluer pour que non seulement les femmes se sentent en sécurité et arriver à créer un équilibre entre les gens dans ce monde. Le système est encore fondé pour les hommes de nos jours. Alors oui, à ce moment-là, je me dis féministe.

Quelles sont, selon vous, les priorités sur lesquelles il faut aujourd’hui agir avec urgence par rapport aux femmes ?

Tout d’abord, il ne faut pas nier que c’est tout un système qui doit être remis en question si actuellement la femme n’a pas sa place dans les lieux de prise de décision. La première chose que je trouve très importante en tant que jeune femme, c’est d’assurer la sécurité dans les grandes villes comme Bruxelles. Je ne me sens pas en sécurité lorsque je dois marcher le soir dans la rue pour rentrer chez moi. C’est une injustice de devoir s’interroger sur qui va aller faire la fête jusqu’à quelle heure, parce que nous, les filles, on va devoir prendre un Uber ou trouver un autre moyen, ou alors rentrer quand le soleil se lève. C’est une réalité que l’on nie encore trop souvent aujourd’hui et je considère qu’on doit le mettre en avant de plus en plus. Donc c’est pouvoir travailler sur la sécurité, entre autres, de la femme. Je pense que sur le court terme (car évidemment, comme je l’ai dit, c’est vraiment un système que l’on doit remettre en question), il y a énormément de choses qui sont déjà faites dans certaines villes et dont on pourrait s’inspirer, comme créer des endroits en bout de métro réservés aux femmes pour qu’elles ne se sentent pas seules le soir.

Des wagons réservés comme c’est le cas au Mexique notamment, en Inde… ?

Oui, voilà, c’est possible. Je pense que c’est le genre de truc qui, à court terme (car bien sûr ce n’est pas la solution), nous permettrait de nous sentir plus en sécurité.

Vous allez d’ici quelques années entrer dans la vie active, est-ce que l’égalité salariale ou l’accès aux postes à pouvoir, quels qu’ils soient, vous préoccupent ?

Disons que je n’ai encore jamais fait face à une discrimination de rémunération parce que je ne suis pas arrivée à cette étape de ma vie. Mais je sais que c’est une réalité et je remarque déjà à travers mon activisme ce type de difficultés, notamment lorsque cela touche la sphère politique, puisqu’évidemment nous condamnons les politiques, et ça dérange énormément. La plupart des critiques et des commentaires négatifs émis envers moi proviennent principalement des hommes qui n’acceptent pas, non pas mon message, mais le fait que je suis une femme. Il y a aussi des critiques, bien sûr, sur mes propos, il y a des choses sur lesquelles on peut débattre, que je peux entendre, mais il y en a d’autres sur lesquelles on ne peut pas négocier, comme le fait que je suis une jeune femme.

On vous le dit ? Cela passe par quels mots ?

On me le dit clairement. Ça n’arrive que sur les réseaux sociaux. Personne n’a osé me le dire en face, mais sur Internet il y a une discrimination marquée sur le fait que je suis une femme et que je devrais retourner à la cuisine et à l’école, et aussi parfois des choses beaucoup plus radicales et violentes comme « il faut lui ouvrir les jambes à celle-là », signifiant qu’une femme qui veut s’exprimer et prendre sa place est complètement folle et n’a jamais rien compris à la politique. Je reçois toujours ce message : « La femme n’a pas sa place en politique. » Je pense que je vais devoir y faire face davantage en grandissant et c’est ce qui me désole le plus.

Vous avez mis en place des garde-fous par rapport à cela ? On voit par exemple Myriam Leroy qui a gagné son procès. Cela vous conforte-t-il dans l’idée que le système s’organise quand même finalement un peu pour protéger les femmes face à ce cyberharcèlement ?

Je l’espère, évidemment. Je pense que si l’on arrive avec beaucoup de preuves, c’est peut-être possible aujourd’hui de voir sa plainte reconnue, mais je crois qu’il y a encore beaucoup de femmes pour lesquelles c’est difficile de prouver le mal qu’elles subissent ou ont subi ou qui n’osent pas le faire.

Il y a encore des choses sur lesquelles on doit travailler, mais oui, il y a quelques exemples (pas encore assez) qui démontrent que l’on arrive de plus en plus à défendre les femmes sur le plan judiciaire, entre autres.

Parallèlement, on constate que vous et d’autres activistes de votre âge osez interpeller les dirigeants comme Alexander De Croo, par exemple, lors de la dernière COP. Ce sont des actions que l’on a très peu vues dans le passé. Est-ce également un signal que les choses sont en train de changer ? Parce que les médias y font écho en tout cas, rendant visibles ce type d’actes.

Je ne sais pas si ce que l’on fait est historique ou pas, mais c’est vrai qu’il n’y a pas de crainte aujourd’hui de la part du mouvement et de toutes les filles qui s’y trouvent à pointer du doigt des hommes, pour la plupart blancs, qui exercent dans des Parlements et des gouvernements. C’est grâce à la sécurité ressentie en tant que jeunes femmes blanches. On n’a pas d’inquiétude à nommer ces dirigeants, parce que l’on sait que l’on ne finira pas arrêtées, emprisonnées à cause de cela. Cela fait partie de la démocratie de pouvoir tout remettre en question, même ce qui est mis en avant par notre Premier ministre, par tous nos leaders politiques.

D’où ma question : est-ce parce que vous êtes une jeune femme blanche que vous pouvez le faire ou car vous vivez en démocratie, dans un État de droit ?

Évidemment, le fait que la démocratie est présente ici en Belgique et dans la plupart des pays de l’Union européenne, c’est le plus important. On doit pouvoir se diriger vers des États de plus en plus démocratiques qui permettent à tous les citoyens d’au moins s’exprimer et de partager leurs opinions, même si c’est complètement contre les idées de l’État. Il faut pouvoir prendre la parole, c’est la base de la démocratie. Beaucoup de citoyens belges, européens se sont battus pour ça et l’on peut continuer à bâtir sur ce qui a déjà été construit pour créer une démocratie encore plus participative et affirmée. On peut aujourd’hui poursuivre ce combat et espérons qu’un jour les femmes jouiront vraiment de l’égalité quand elles se présenteront sur une liste ou postuleront à un poste, qu’elles auront à 100 % la certitude d’avoir les mêmes chances que l’homme à côté d’elles.

Est-ce que cela vous tente de vous lancer en politique « classique » ? Parce que ce que vous faites, c’est de la politique aussi, mais je veux dire dans les sphères du pouvoir.

Je pense qu’aujourd’hui, comme vous le dites, je fais déjà de la politique. Ce qui ne me tente pas du tout, c’est d’intégrer un parti politique. Je n’ai pas envie d’entrer dans ce jeu-là, pour le moment en tout cas. Notre démocratie devrait permettre d’offrir à tous les citoyens un réel moyen d’action, d’aller vers davantage de participation, et je souhaite remettre cela en cause de l’extérieur. À l’heure actuelle, ce que je cherche, c’est à créer des mouvements de citoyens qui se sentent acteurs et qui peuvent proposer des choses au monde politique. On a besoin que les citoyens se mobilisent à tous les niveaux possibles, et j’ai plutôt envie d’aider cette construction de mouvements vers un changement que de les fonder à l’intérieur du monde politique. Je pense que les politiques, aujourd’hui, analysent tous les mouvements de citoyens, et pour la plupart des leaders de ce secteur que j’ai rencontrés, ils n’osent pas prendre de décisions si les citoyens ne sont pas déjà prêts à les accepter. Raison pour laquelle il faut mobiliser ces derniers pour montrer au monde politique qu’on est prêt, que nous, on avance déjà ! Je pense que l’on ira beaucoup plus vite ainsi plutôt que d’attendre que le monde politique veuille changer. Même si je suis consciente qu’il va falloir passer par les gouvernements et les Parlements, par exemple pour les lois climat, concernant des limitations des actions à envisager sur cette planète, parce que nous sommes sur une planète limitée. On a besoin d’un mouvement très fort de la part des citoyens pour soutenir et pour motiver le monde politique à plus d’ambitions. Et aujourd’hui, je continue à me retrouver plutôt dans ce côté-là de l’action.

Le G1000, les Indignés, est-ce que cela vous parle ? Est-ce que vous êtes un peu dans cet héritage-là de mouvements citoyens ?

Ça fait deux ou trois ans que je suis activiste et pour le moment j’apprends encore énormément à m’ouvrir à plus de mouvements que celui pour le climat. C’est vraiment quelque chose qui débute pour moi. Donc oui, ça me dit quelque chose et j’ai envie de regarder et d’analyser ces mouvements qui sont présents depuis longtemps, parce que la difficulté d’une organisation, c’est de la garder en vie, de conserver la mobilisation, la motivation. Il est essentiel d’observer derrière ou à côté de moi tous ces autres mouvements qui existent et qui sont arrivés à rester légitimes pendant une longue période et à avoir une réelle influence. Mais je suis persuadée aussi que l’on ne parvient pas toujours à avoir un impact directement, mais que souvent, les mouvements sèment des graines. Parfois ça pousse trois ans plus tard, parfois cinquante. Je pense que pour le moment, celui des Jeunes pour le climat a sûrement déjà eu un retentissement, même si je ne peux pas encore analyser lequel. Mais nous allons continuer en espérant semer un maximum de graines.

Vous évoquiez le fait que des lois climat restrictives devraient se mettre en place pour sauver notre planète. Pensez-vous que la population est prête à cela ? Quand on voit la manière dont les restrictions sanitaires sont reçues, cela ne semble pas gagné d’avance.

Déjà, ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut surtout pas les comparer aux restrictions sanitaires, parce qu’évidemment ce n’est pas du tout la même crise. Pour sauver le climat, il ne va surtout pas falloir s’enfermer et rester seul. On va devoir au contraire s’ouvrir à tous et travailler ensemble, donc c’est complètement l’inverse. En revanche, dire qu’il y a des limites parce qu’on est sur une planète restreinte en ressources, ce n’est pas une idéologie politique, religieuse ou autre. C’est vraiment un fait. Nous sommes sur une planète qui a des ressources limitées, un territoire limité, une eau limitée. Tout est limité sur cette planète, donc on doit pouvoir gérer cela et nous imposer aussi, en tant qu’humains, des limites. Et elles ne sont pas nécessairement mauvaises. J’ai rencontré des jeunes il y a quelques semaines qui m’ont parlé de l’« écojoie », un concept que j’ignorais. Ils m’ont expliqué que depuis qu’ils ont changé leur alimentation, leurs moyens de transport, ils s’étaient redécouverts et ils avaient trouvé en eux une personne qu’ils aiment. Une personne qui adore la cuisine, prend le temps d’être avec ceux qu’elle apprécie, etc. Donc il y aura des changements. Peut-être qu’on va se tourner vers un monde où l’on ne doit pas travailler cinq jours par semaine, mais plutôt quatre, et passer par conséquent plus de temps avec sa famille. Cela peut nous demander de ralentir, ce qui fait peut-être peur, mais cela peut aussi être beaucoup plus agréable que ce que nous vivons aujourd’hui, parce que c’est vrai qu’on nous a sans cesse vendu du « toujours plus » et du « toujours plus loin », mais pourquoi pas du « toujours mieux  » ? Cela peut être plus de temps avec sa famille, plus de temps avec ceux qu’on aime, tout en faisant ce qui est nécessaire pour contribuer à la société, en repensant notre alimentation, en optant pour des circuits courts qui permettent de créer une nouvelle économie qui est circulaire, celle du donut par exemple. Il y a des choses qui peuvent être reconsidérées[1]. Ce que je mets en avant, c’est que l’on peut vraiment bâtir quelque chose de nouveau. Les solutions existent et ce n’est pas quelque chose de totalement fou ni un simple rêve. C’est excitant de réinventer une société qui serait plus respectueuse. Et en effet, cela peut signifier, entre autres, de limiter des choses, ce qui ne va pas plaire à tous les citoyens, c’est sûr. En même temps, je pense que c’est aussi la manière dont on explique cela qui est importante. Accepter de ne pas avoir de fraises à Noël, c’est se restreindre, mais on peut peut-être découvrir autre chose. Surtout si c’est un changement qui permet d’assurer la survie sur cette planète. La question est de choisir la vie sur Terre ou pas. Parce que quand on lit le dernier rapport du GIEC paru à l’été 2021, ce n’est pas du tout une illusion de certains citoyens ou de certains écolos bobos. C’est la réalité : aujourd’hui, les scientifiques du monde entier sont unanimes sur le fait que l’humain est en train de dérégler la planète et que cela a un impact sur l’humanité, voire que cela peut la faire disparaître. Donc voulons-nous continuer à nous diriger vers ça parce qu’on ne veut pas s’imposer de limites ? Ça peut paraître complètement catastrophiste, et en même temps ça ne l’est pas car il y a tellement de solutions à adopter.

Si je lis entre les lignes, la communication, le récit qu’on met autour de la nécessité de changement est capital.

Exactement. Il y a non seulement le récit à partager envers les citoyens, mais aussi le fait qu’il va falloir finalement le construire. Ce n’est pas un choix et cela a même été prouvé d’un point de vue politique. Tous les partis, peu importe la couleur, affirment qu’il va falloir mettre la loi climat sur la table, vu que cela a été fait au niveau européen. Il y a des objectifs, maintenant on va devoir changer. C’est clair. La question est : est-ce qu’on peut aller plus loin et jouer le jeu jusqu’au bout pour réellement modifier la façon dont on vit ?

Dans votre génération, sentez-vous que les jeunes sont majoritairement prêts à cela ?

Ce qui est sûr, c’est que je dois commencer par vous dire qu’il y a des jeunes qui ne le sont pas. Il est impossible d’affirmer que tous les jeunes sont prêts. Il y en a qui veulent continuer dans la direction dans laquelle nous sommes aujourd’hui. En revanche, ce que je remarque, c’est qu’il y en a vraiment de plus en plus qui sont prêts et qui ne s’interrogent même plus. Évidemment qu’il va falloir changer. Et je ne parle pas de la bulle du mouvement climat, mais de tous ceux qui n’ont pas nécessairement envie de s’engager et d’aller revendiquer ça dans les rues, et qui trouvent d’autres moyens d’engagement.

Vous avez beaucoup voyagé, vous avez rencontré des jeunes et des moins jeunes à travers le monde : sentez-vous que c’est présent également ailleurs ? On entend souvent que les pays en développement ont eux aussi envie d’accéder à ce confort dont nous jouissons dans les pays les plus riches. La plus jeune génération mondiale est-elle prête à remettre en question ce modèle-là qui a été vendu comme celui à atteindre ?

Oui, clairement, le modèle de nos sociétés occidentales a été vanté partout dans le monde comme le modèle à atteindre pour être heureux. C’est sûr que cette envie existe. Il ne faut pas le nier. N’oublions pas que 80 % du CO2 qui se trouve dans l’atmosphère aujourd’hui a été relâché par des pays occidentaux à cause de leur développement, donc on est les premiers responsables et c’est injuste de remettre la faute sur ceux qui sont en train de se développer parce qu’on a fait la même chose. Donc nous devons être les premiers à transitionner. Ensuite, chez les jeunes que j’ai rencontrés à travers le monde entier, ils s’engagent aussi dans des mouvements citoyens et c’est important de pouvoir mettre en lumière ces citoyens-là, même ici en Europe.

Il faut pouvoir écouter la voix d’une jeune Ougandaise, d’une jeune Philippine afin de comprendre pourquoi c’est une urgence. Mon amie des Philippines subit des typhons presque toutes les deux à trois semaines dans sa maison. C’est également le cas de plusieurs îles où là ce sont directement des leaders politiques qui disent : « Vous nous mettez en danger. » C’est ce qu’on a entendu à la COP. Sans oublier que les émissions de CO2 de la Chine et de l’Inde, en fin de compte, sont émises pour fabriquer beaucoup de produits que nous consommons aussi. C’est quelque chose qu’il faut pouvoir remettre en question et c’est pour ça que je veux qu’on regarde d’abord notre nombril et que l’on trouve des solutions qui ne consistent pas à repousser les émissions de dioxyde de carbone en dehors de nos frontières.

Pour revenir aux femmes, la sororité, elle résonne en vous  ?

Oui, vraiment. Déjà, j’aime bien ce mot parce qu’il est beaucoup moins connu que celui de fraternité. Je ne sais même pas si toutes les femmes le connaissent, en fait. Selon moi, c’est très important de revenir à ça et de pouvoir se soutenir entre nous. Ça ne veut pas dire exclure les hommes, être contre eux. Ça veut dire qu’on peut comprendre ce que c’est que d’avoir peur de marcher dans les rues le soir, que d’avoir été discriminées, pas à cause du contenu qu’on apporte, mais à cause de la personne que l’on est. Cette sororité est clairement présente dans les mouvements du climat, parce que, comme on l’a déjà dit, il y a beaucoup de femmes qui sont mises en avant et qui représentent cette lutte. Par conséquent, toutes ces femmes communiquent entre elles, et nous prenons conscience que nous recevons les mêmes critiques et que ça ne pointe rien d’autre que le fait que nous sommes des femmes. On doit pouvoir se soutenir. Je vais rependre l’exemple des transports : si on prend le bus ou le métro tard le soir, on va s’asseoir à côté d’une femme. On ne connaît sûrement pas du tout cette personne, et en même temps, c’est cette question de sororité, on sait qu’on se sent mieux à côté d’une femme. J’insiste sur le fait que ce n’est pas contre les hommes, mais qu’il s’agit de l’impossibilité de savoir lesquels pourraient avoir de mauvaises intentions, et on choisit donc l’option de la prévention et de la prise de distance.

Quels sont vos modèles féminins ? S’il y en a.

Oui, beaucoup ! Mais je dois surtout mettre en avant Greta Thunberg, qui m’a permis de m’engager à mon tour.

Qu’est-ce qui vous a le plus touchée chez elle ?

Ce qui m’a touchée, c’est qu’elle parlait comme si elle s’adressait à ses parents ou à sa classe alors qu’elle était face à une pièce remplie de leaders économiques mondiaux. Je me suis dit : « Mais comment tu oses, quoi ?! » Elle avait 15 ans à ce moment-là et elle osait se dire qu’elle pouvait avoir cette légitimité. Après je me suis beaucoup interrogée sur cette légitimité. Grâce à elle, j’ai constaté que oui, j’étais légitime.

C’est un énorme pas en avant dans votre construction.

Oui. C’est incontestablement une figure qui m’a permis de m’ouvrir et de prendre conscience que je pouvais avoir mon mot à dire, parce que j’étais jeune, citoyenne, parce que les décisions qui sont prises ont un impact sur ma vie. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’on a clairement une légitimité, donc c’est quelqu’un de très important… Le chef Raoni m’a également touchée. C’est un homme, mais j’ai eu la chance de le rencontrer au Brésil, ce qui a été un moment marquant pour moi.

En 1919, Adélaïde Charlier s’est rendue en voilier au Brésil où elle a rencontré le chef Raoni, figure internationale de la lutte pour la préservation de la forêt amazonienne.

Photo © Shutterstock

Est-ce qu’il vous a donné un message ?

Oui, on a eu le temps de s’asseoir, de lui expliquer qu’on était venus en voilier, qu’on avait traversé l’Atlantique pour écouter les propos des peuples autochtones et que le but était de ne pas faire la même erreur que les générations précédentes, mais de vraiment être à l’écoute et de devenir des alliés. Et il nous a fait passer un message qui était très important, pour moi en tout cas, et pour nous en tant que mouvement. Il nous a dit qu’il nous donnait un peu le flambeau de son combat, qui a duré toute sa vie et dont il arrive à la fin. Cette lutte va continuer grâce à des leaders autochtones, car ce sont eux les premiers individus légitimes pour parler de la défense de la forêt amazonienne, mais en même temps, il a affirmé que nous aussi, en tant que jeunes du mouvement du monde entier, nous devons pouvoir nous approprier ce combat et le poursuivre !

C’est à la fois fantastique et une forte responsabilité !

Oui, c’est sûr, je sens que cette responsabilité n’est pas seulement sur mes épaules et sur celles des quatre jeunes filles qui étaient là ce jour-là. Il faut pouvoir la partager, et aujourd’hui, je le vois comme la responsabilité des jeunes du mouvement pour le climat : il faut continuer à défendre, entre autres, cette forêt amazonienne parce que c’est une solution face à la crise de la biodiversité et de l’urgence climatique. C’est aussi intrinsèquement lié au fait qu’il y a une défense des droits humains, celle des peuples autochtones. On doit devenir des alliés de ces peuples pour qu’ils puissent ne pas se sentir seuls, étant donné qu’ils ne sont même pas vus comme des humains par leur président. C’est la pression internationale qui permettra de le faire.

Pour terminer, comment voyez-vous votre avenir en tant qu’être humain, évidemment, et en tant que femme aussi ?

C’est très difficile parce que j’ai quand même du mal à me projeter. Je ne sais pas vers quoi on se dirige ni vers quoi je me dirige. Ce qui est sûr, c’est que je vais rester activiste face au changement qu’on doit créer dans la société. Ce ne sera certainement pas toujours dans le mouvement des jeunes pour le climat, un jour je vais devoir changer. Je m’interroge encore sur quoi et sur la manière dont je peux apporter ma pierre à l’édifice et contribuer un peu à ce changement. J’ai minimum trois ans et demi d’études avant de me lancer professionnellement, mais en attendant, je vais sans aucun doute poursuivre mes deux objectifs clés : la pression sur le monde politique et le monde privé, et la conscientisation des citoyens, et donc de moi-même.

  1. Théorie développée par l’économiste britannique Kate Raworth, NDLR. À ce sujet, voir l’article de Caroline Dunski « Théorie du Donut : l’économie est-elle genrée ? ».

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