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Un mot galvaudé mais pas vide de sens

François Debras · Maître de conférences Université de Liège

Mise à jour le 15 novembre 2021

Le terme « démocratie » fait partie de ces noms communs que nous entendons tous les jours. C’est un « mot-clé » ou « mot-formule » ¹, mais l’utilisons-nous toujours à bon escient ? Et surtout, en comprenons-nous bien la signification ?

Illustration : Olivier Wiame

Il ponctue les discours et les débats politiques, journalistiques ou citoyens. Il est employé pour vanter ou critiquer la nature ou les actes d’une personne, d’une organisation ou d’une institution. Le terme « démocratie » peut être mobilisé comme une arme pour attaquer un adversaire ou comme un bouclier pour se défendre face à une accusation. Il écarte également toute forme d’opposition. Qui, aujourd’hui, oserait se présenter ouvertement comme antidémocratique ?

C’est un gage de vertu, un symbole, faisant de tout ce qui s’en éloignerait une déviance ou un dysfonctionnement. Pourtant, saisissons-nous vraiment le sens du terme « démocratie » ? L’appréhendons-nous tous de la même manière ?
A-t-il la même signification dans notre esprit que dans celui de notre voisin ? Pour nos parents et pour nos enfants ? Renvoie-t-il aux mêmes représentations quand il est employé, en Belgique, par Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang, ou par Peter Mertens, président du Parti du Travail de Belgique ?

En France par Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, ou par Jean-Luc Mélenchon, président de la France Insoumise ? À droite comme à gauche, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, tous mobilisent le terme, tous se proclament démocrates et tous font de la démocratie leur projet. Mais partagent-ils la même conception de la démocratie ?

Une histoire de représentations

En dehors du champ politique, le terme se retrouve aussi accolé au milieu culturel, éducatif, entrepreneurial : démocratiser le savoir, les livres, l’école, le monde de l’entreprise, les transports en commun… Si l’orthographe est toujours la même pour tous et si nous produisons tous les mêmes sons pour la désigner, ses signifiés, eux, varient. Pouvoir au peuple ? Élection ? Parlement ? Ou plutôt des valeurs ? Liberté ? Égalité ? Droits humains ? Indépendance ? Esprit critique ? Si nous n’appréhendons pas tous le terme de manière identique, comment pouvons-nous en débattre ? Comment nous mettre d’accord sur ce qu’est ou devrait être la démocratie ? Vivons-nous en démocratie ? Quel projet démocratique pour demain ? L’ambition n’est pas ici de proposer « la meilleure » définition de la démocratie mais d’exposer des pensées et réflexions liées à celle-ci.

Examinons la diversité des appro­ches, tâchons de les comprendre pour pouvoir, ensemble, en discuter. Sur une note plus légère, lors de notre prochain repas de famille ou entre amis, plutôt que de nous écharper pour savoir si le pass sanitaire ou les Gilets jaunes sont ou non démocratiques, essayons plutôt d’expliquer notre représentation de ce terme. Ensuite, après avoir posé les bases de notre compréhension et de notre discussion, échangeons sereinement sur les critères proposés. Plutôt que de nous présenter comme démocratiques face aux antidémocratiques, mobilisons, expliquons et agissons, non pas au nom d’un mot, mais des éléments qui, selon nous, le structurent et le définissent. Pour nous aider, trois approches coexistent : la démocratie comme régime, comme société et comme outils.

Le meilleur des régimes ?

Premièrement, la « démocratie » est un régime qui a connu, historiquement, deux formes : directe et représentative. La démocratie renvoie au pouvoir au peuple. Elle est née à Athènes durant l’Antiquité, en -507 avant Jésus-Christ. Mais n’idéalisons pas le passé. Si le pouvoir est détenu par le peuple, dans les faits, à l’époque, seuls 10 % des individus sont des citoyens et rien qu’une partie d’entre eux siègent au sein des institutions. Dans la Cité-État, les inégalités existent, le tirage au sort connaît ses limites et le régime démocratique ne signifie pas que tous ont la possibilité d’exercer des fonctions publiques mais que tous ceux qui s’en jugent capables le peuvent²..

Né au lendemain de la Guerre d’indépendance aux États-Unis et en France après la Révolution, le régime représentatif estime pour sa part que si le peuple est détenteur de la souveraineté, ce n’est pas à lui de l’exercer mais aux individus les plus fortunés et les plus vertueux, c’est-à-dire à ceux considérés comme les mieux à même de dégager les intérêts généraux. L’élection a pour objectif d’extraire de la foule, de ses pulsions et de son ignorance, des individus supérieurs. Notons ici que le terme « élection » possède la même racine que le mot « élite ». Les pères fondateurs du régime représentatif n’hésitent d’ailleurs pas à évoquer les mérites d’une aristocratie élective³.

La représentation n’est pas justifiée pour répondre à l’étendue des territoires ou à l’incapacité physique de rassembler tous les citoyens au sein d’une même assemblée. Au contraire, le pouvoir doit être détenu par une minorité jugée supérieure. En raison de leurs appellations, démocratie directe et démocratie représentative, des confusions demeurent, et ce, bien que les régimes se construisent autour d’idéaux fondamentalement différents⁴.

Le fondement
de notre société

Deuxièmement, la « démocratie » est une forme de société qui se fonde sur des valeurs. L’approche libérale soutient qu’elle se structure autour des notions d’égalité et de liberté. La démocratie renvoie à la cohésion sociale, à la distinction entre le privé et le public mais aussi à la limitation du pouvoir étatique au nom des libertés individuelles.

Pour certains, la lutte en faveur de la démocratie va de pair avec la reconnaissance et la défense des droits humains⁵. L’approche autonomiste voit dans la démocratie une société fondée sur l’indépendance d’esprit, la critique et l’émancipation à la fois individuelle et collective. Les individus et la société sont les maîtres de leur destin. Ce dernier ne devrait pas être imposé par un texte sacré ou une parole prophétique. En cas de non-respect de certaines valeurs, la démocratie peut également renvoyer à la désobéissance civile. Au nom de la morale et de la justice, le peuple doit s’opposer à l’État quand celui-ci ne respecte plus la souveraineté populaire.

Chacun peut faire entendre sa voix, garantissant ainsi l’égalité entre tous les membres de la communauté⁶. Pour sa part, l’approche pluraliste souligne la présence de minorités, qu’elles soient sociales, culturelles, ethniques, religieuses… La société doit laisser la place à des partis, des organisations, des mouvements et des idéologies différentes, chacun présentant ses projets et ses aspirations. La démocratie transforme le pluralisme en débat où l’opposant n’est pas un ennemi mais un concurrent⁷.

Illustration : Olivier Wiame

Des outils de gouvernance

Troisièmement, la « démocratie » est un ensemble d’outils. L’organisation de la société rend inévitable toute division entre une majorité de gouvernés et une minorité de gouvernants. Et pourtant, ce n’est pas parce que nous sommes dirigés par une minorité que nous ne vivons pas en démocratie⁸. Plutôt que de nous poser la question de savoir comment éviter d’être gouverné, ne devrions-nous pas nous demander comment être gouvernés ?

L’objectif est alors de lier la minorité à la majorité grâce à des outils qualifiés de démocratiques. La démocratie participative entend ainsi mettre en place des actions citoyennes individuelles et collectives susceptibles d’exercer une influence sur les décisions des gouvernants. Le budget participatif, le débat public, le jury citoyen… autant d’exemples d’outils démocratiques⁹. La démocratie délibérative souligne l’importance d’une décision politique élaborée à partir d’un processus inclusif et équitable auquel les citoyens contribuent. La prise de décision est définie par des échanges entre les politiques, les représentants d’organisation, les experts et les citoyens. La volonté collective n’est pas la somme des volontés individuelles mais la résultante d’une confrontation des arguments en vue de concevoir un projet commun et partagér¹⁰.

La démocratie continue, ou démocratie d’appropriation, avance que l’action citoyenne ne se réduit pas au seul moment du vote tous les deux, trois ou quatre ans. Les dirigeants doivent dynamiser la vie politique¹¹. Il peut s’agir de référendum, d’initiative ou encore, comme aux États-Unis, du recall. La démocratie Internet nourrit aussi de nombreux espoirs : délibération élargie, auto-organisation, transnationalisme, liberté de parole, gratuité… Mais Internet n’est pas non plus dépourvu d’inégalité. Sur la Toile, il n’y a pas de place pour les silencieux et les passifs¹². Sur Internet, il n’y a également pas de rareté des ressources à gérer et à organiser. De plus, quelle est la place du droit à l’oubli ou à l’anonymat ?

Le Graal des démocrates

La démocratie est-elle un régime ? Une société ? Des outils ? N’existe-t-elle pas parce qu’elle est constamment interrogée, débattue, critiquée, adaptée ou repensée ? Et si, finalement, après toutes ces considérations, la démocratie n’existait-elle tout simplement pas ? Si c’était une utopie ? Si ses propres exigences ; impossibles à satisfaire, la rendait inatteignable ? Pour répondre à cette ultime question, reprenons l’apologue imaginé par Gaetano Mosca pour penser la démocratie : « Avant de mourir, un vieil homme confia à ses fils qu’un trésor était enfoui dans le champ de leurs ancêtres. Ils en retournèrent ainsi toute la terre : ils ne trouvèrent pas de trésor mais augmentèrent considérablement la fertilité du terrain. »13

Et si la démocratie était elle aussi un trésor ? Et si c’était en travaillant jour après jour à sa mise en place, en réfléchissant continuellement à ses composantes et à ses fondements, en nous battant pour elle envers et contre tout que nous pouvions un jour espérer la découvrir ? Et si elle demeurait introuvable, les démocrates, eux, seraient déjà bel et bien là…

  1. Alice Krieg-Planque, La notion de formule en analyse du discours. Cadre théorique et méthodologique, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2009.
  2. Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours, Paris, La Découverte, 2011.
  3. Francis Dupuis-Deri Francis, Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Montréal, Lux, 2013.
  4. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 2008.
  5. Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
  6. Sandra Laugier, « La désobéissance comme principe de la démocratie », dans Pouvoirs, no 155, 2015.
  7. Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique, Beaux-Arts de Paris Éditions, 2016.
  8. Giovanni Sartori, Théorie de la démocratie, Paris, Armand Colin, 1973.
  9. Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Seuil, 2008.
  10. Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération ? Esquisse d’une théorie de la délibération politique », dans Le Débat, no 33, 1985.
  11. Dominique Rousseau, « La démocratie continue. Espace public et juge constitutionnel », dans Le Débat, no 96, 1997.
  12. Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites, Paris, Seuil, 2010.
  13. Gaetano Mosca, Partiti e sindicati nella crisi del regime parlementare, Roma, Laterza, 1949, p. 35.

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