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Pour la fin
de l’impunité en RDC

Propos recueillis par Vinciane Colson · Journaliste « Libres, ensemble »

Avec la rédaction

Mise en ligne le 21 novembre 2022

La République démocratique du Congo est le théâtre de massacres qui se perpétuent depuis plus de vingt ans dans l’indifférence de la communauté internationale. Ancien directeur d’Amnesty International – Belgique francophone, Luc Henkinbrant a travaillé jusqu’en 2011 pour le bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’homme en tant que coordinateur de l’unité de lutte contre l’impunité et de justice transitionnelle. Son témoignage est édifiant.

Photo © Shutterstock

« On ne construit pas la paix sur des fosses communes », c’est ce que proclame inlassablement le docteur congolais Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018. Vous êtes d’accord avec lui ?

Oui, bien sûr. Le Dr Mukwege sait très bien qu’il y a des centaines de fosses communes en RDC résultant des crimes de masse, des massacres perpétrés dans ce pays il y a déjà plus de vingt-cinq ans, et qui sont restés dans cet état, sans que les proches des victimes puissent voir ces fosses exhumées afin d’enterrer dignement leurs êtres chers disparus. C’est tout le problème de l’impunité, quasi totale pour les crimes qui ont été commis. Il fallait en faire l’inventaire et ce sont les Nations unies qui s’en sont chargées, dans un rapport qu’on appelle le « rapport Mapping ».

L’impunité nourrit les massacres et les crimes futurs.

© Les films de la Passerelles

Ce rapport a été publié en 2010 après plusieurs années d’enquête. Qui a décidé d’investiguer là-dessus ?

Le rapport Mapping est né dans le bureau des droits de l’homme, dans l’unité de lutte contre l’impunité que je dirigeais. Lorsque l’on a « découvert » des fosses communes en Ituri, on s’est demandé ce qu’il fallait faire. Elles étaient probablement liées à des guerres qui ont eu lieu en RDC. Si nous voulions enquêter, cela allait être compliqué pour nous. Nous devions trouver des spécialistes pour ouvrir ces fosses communes. La première de ces deux guerres s’est déroulée à partir de 1986, quand la RDC a été envahie par l’Armée patriotique rwandaise qui poursuivait les anciens génocidaires des Tutsis de 1984 et par l’ancienne armée rwandaise. En même temps que les génocidaires, ils ont tué des dizaines de milliers de civils, des femmes, des enfants, des vieillards. Et au cours de ce que l’on a appelé cette « traque impitoyable », il y a eu un nombre énorme de massacres restés impunis. Cette première guerre avait amené le président Laurent-Désiré Kabila au pouvoir. Un an plus tard, il a remercié l’armée rwandaise en la priant de rentrer chez elle. Paul Kagame, qui était alors dirigeant militaire, a dit : « Non, nous restons là ! » Cela a marqué le début d’une deuxième guerre, avec certains mouvements rebelles congolais et de nouveau de multiples massacres. Tout cela est documenté avec précision dans le rapport.

Les Nations unies ont donc décidé d’envoyer une équipe de spécialistes pour dresser un inventaire des violations les plus graves aux droits humains et au droit international humanitaire. Elles furent nombreuses ?

Le rapport Mapping décrit 617 « incidents », à savoir des crimes de masse, des massacres, des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité. Et peut-être même, pour certains d’entre eux, des crimes de génocide, si un tribunal prouve qu’il y avait une intention d’extermination. Le plus étonnant avec ce rapport, c’est qu’après les trois ans d’enquête préalable à sa rédaction, il a été enterré dès sa sortie.

Sitôt sorti, le rapport Mapping a été envoyé aux oubliettes.

© Les films de la Passerelles

Comment explique-t-on que ce rapport a été enterré ?

On s’est longuement interrogé. L’explication la plus plausible, c’est qu’il ne décrit pas des morts advenues lors d’un conflit armé interne, une guerre civile qui n’aurait concerné que les Congolais. Il présente aussi des massacres, des tueries et des crimes commis par des armées étrangères, celle de l’Ouganda notamment, mais également celle du Rwanda. Dans le rapport Mapping, presque deux tiers des incidents documentés et inventoriés sont attribués à l’Armée patriotique rwandaise. Or au moment de sa publication, on est dans la période de l’après-génocide des Tutsis. La communauté internationale et les Nations unies, en particulier, n’ont pas pu empêcher le génocide ; et surtout, elles n’ont pas pu le stopper. Le sentiment de culpabilité né de cette inaction et de cette apathie a été très fort. Nous étions terriblement choqués par cette passivité face à ces crimes abominables. Mais ce sentiment a malheureusement eu un effet pervers, celui de ne rien oser dire au sujet de crimes éventuels qui auraient été commis par la fraction armée des Tutsis rwandais dirigée par Paul Kagame.

Par l’ONU elle-même ?

Oui, en partie. Pour commencer, tous ceux qui sont mis en accusation dans le rapport le contestent. C’est-à-dire les Ougandais, les Rwandais, des Congolais qui ont aussi commis des crimes. C’est une réaction, je dirais, normale pour des personnes mises en accusation. Mais le plus étonnant, c’est que les Nations unies ne parlent pratiquement plus de ce rapport. Et elles cachent même en partie une base de données annexe qui contient les noms des auteurs présumés.

« Que cesse l’impunité ! » : c’est l’une des phrases de Denis Mukwege lors de son discours en 2018, quand il a reçu son prix Nobel de la paix. C’est lui qui a contribué à faire remonter le rapport Mapping jusqu’à ce que la société civile congolaise s’en empare aujourd’hui ?

Le 10 décembre 2018, Denis Mukwege reçoit le prix Nobel à Oslo pour son action en faveur des victimes des violences sexuelles. Mais dans son discours, il évoque « un rapport qui moisit dans un tiroir à New York » avant de le décrire. On lui doit cette exhumation. Il a eu le courage de le faire et il a transmis ce courage à d’autres Congolais, jusqu’alors paralysés par la peur, par la crainte des représailles ou par les menaces. La société civile, les organisations de survivants, les associations de victimes ont enfin commencé à s’exprimer.

C’est parce que le travail de mémoire et les mécanismes de justice transitionnelle n’ont pas été instaurés depuis vingt ans que des crimes se perpétuent encore aujourd’hui.

© Les films de la Passerelle

Le travail de mémoire a alors démarré ?

C’est un vrai travail de mémoire, en effet, une lutte con­tre une forme de négationnisme. Vingt ans plus tard, les proches des victimes n’ont pas oublié. Elles répondent à l’appel du Dr Mukwege. Elles commémorent les journées des massacres pour honorer les victimes. Elles développent des actions. Elles inventorient les fosses communes, dont certaines, à Bukavu par exemple, ont déjà été recouvertes par de nouvelles constructions. Des jeunes ont également mis en ligne un mémorial numérique. Beaucoup de choses s’organisent. Et L’Empire du silence, le documentaire de Thierry Michel, est un outil de mémoire pour ce travail. La tournée de projections de cet automne, essentiellement là où ont été commis la plupart de ces crimes de masse, va encore aider davantage les communautés de victimes à s’exprimer, à revendiquer l’exhumation des fosses communes, avec l’aide des Nations unies, qui auraient déjà dû faire ce travail depuis longtemps. Il faut avant tout que les victimes puissent formuler leurs demandes, en matière de justice, de vérité sur ce qui s’est passé, de réparation et de mise en place de ce qu’on appelle « des garanties de non-répétition ». L’impunité nour­rit les massacres et les crimes futurs. C’est parce que ce travail de mémoire et les mécanismes de justice transitionnelle n’ont pas été instaurés depuis vingt ans que ces crimes se perpétuent encore aujourd’hui.

De quelle manière la justice tran­sitionnelle peut-elle être rendue ?

La demande principale des victimes est que justice soit faite, peu importe le tribunal. Par un tribunal pénal international ou un tribunal pénal spécial, comme il y en a eu déjà dans beaucoup de pays après des périodes de dictatures ou de conflits. Ou encore par des tribunaux congolais internationalisés, c’est-à-dire rendus mixtes avec des magistrats congolais et d’autres venus de l’étranger afin d’apporter leurs compétences et une garantie d’indépendance. Cette phase est extrêmement importante et doit être prioritaire.

Le peuple congolais réclame en vain de justice doit être rendue.

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« Plaidoyer pour la fin de l’impunité en République démocratique du Congo »

Libres, ensemble · 27 août 2022

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