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Pays-Bas : c’est parti
pour la liberté !

Yves Kengen · Journaliste

Mise en ligne le 19 décembre 2023

Trump, Orbán, Meloni, Morawiecki, Bolsonaro, Milei… et bientôt Le Pen, Van Grieken et Wilders ? Le pouvoir exercé dans le monde dit « développé » affiche de bien tristes visages de populistes et de fascistoïdes… démocratiquement élus. L’avènement de Geert Wilders, héraut de l’extrême droite batave et vainqueur haut la main des élections législatives anticipées aux Pays-Bas, vient conforter cette lame de fond, à quelques encablures de nos frontières.

Photo © Svetlana K Tarakanova/Shutterstock

Contrairement à certains qui bénéficient de l’effet de surprise et d’une virginité politique, Geert Wilders n’est pas un perdreau de l’année. Il a roulé sa bosse et bossé dur au sein de cabinets ministériels, Premiers de préférence, passant des démocrates-chrétiens de Jan Peter Balkenende aux libéraux du VVD de Wim Kok et Mark Rutte. Fort de l’expérience acquise chez ces derniers, Wilders va fonder son propre parti, Partij voor de Vrijheid (Parti pour la Liberté) dont il sera un temps l’unique membre. Au fil des scrutins, le PVV gagne des candidats et des pourcentages de voix enviables jusqu’à triompher, le 22 novembre 2023, aux élections législatives anticipées qui font suite à la démission du gouvernement de Mark Rutte, tombé le 7 juillet 2023 en raison de désaccords sur la politique migratoire. Une politique migratoire que Rutte souhaitait durcir et que sa coalition n’a pas voulu suivre.

Plutôt l’original que la copie

L’heure de Wilders va sonner. Il va bénéficier d’une erreur stratégique commise par le VVD, lequel a choisi comme figure de proue Dilan Yeşilgöz-Zegerius ; à elle, la native d’Ankara, d’incarner la ligne dure des libéraux en matière d’immigration, un territoire déjà bien occupé par un certain Geert, né lui à Venlo (Limbourg) d’un père néerlandais et d’une mère d’origine indonésienne. L’adage selon lequel les gens préfèrent l’original à la copie va se confirmer : au soir du 22 novembre, le PVV de Wilders, avec 25 % des suffrages, renvoie dans les cordes la coalition verts-travaillistes (16 %) pour laquelle Frans Timmermans a renoncé à son job de vice-président de la Commission européenne. Troisième, le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) de l’ex-Premier ministre Mark Rutte subit un revers sévère, passant de 22 à seulement 11 % des votes exprimés. Dilan Yeşilgöz a perdu son pari et c’est Geert Wilders qui rafle la mise. Reste, pour lui, à trouver des partenaires pour former un gouvernement. Qui vivra verra !

Mais comment Wilders, qui veut interdire le Coran et les mosquées aux Pays-Bas, a-t-il pu tirer les marrons du feu politique batave ? Dans un pays dont la deuxième ville et premier port européen se félicite d’avoir, dès 2009, installé un maire musulman qui figure parmi les personnalités politiques préférées des Néerlandais1 ? Le succès du candidat peroxydé trouve également son origine dans les vieux relents racistes (« comme en France », précise l’un de nos informateurs qui préfère garder l’anonymat) d’une population qui donne l’image superficielle d’un peuple tolérant à l’intégration réussie.

Le succès de l’islamophobe Geert Wilders trouve notamment son origine dans les vieux relents racistes d’une population que l’on pensait tolérante envers l’intégration.

© Jeroen Meuwsen Fotografie/Shutterstock

Icône internationale

La presse populiste a également contribué à faire le lit de l’extrême droite, montrant les migrants du doigt comme la cause de bien des maux.

Le politiste américano-néerlandais Cas Mudde, spécialiste des extrêmes droites, précise dans une interview accordée au  Monde que « [Wilders] a rompu avec le PVV il y a près de vingt ans à la suite d’un différend sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, un projet auquel il s’oppose. Puis, M. Wilders est devenu un dur critique de l’islam, comparant le Coran à Mein Kampf, si bien qu’il vit sous protection policière depuis quinze ans. Il a ainsi acquis l’image d’un homme courageux […]. Geert Wilders est désormais une icône internationale du mouvement islamophobe »2.

Anti-islam mais aussi ouvertement raciste, celui qui a choisi de se décolorer les cheveux pour paraître plus blanc a bénéficié, outre des ratages stratégiques du VVD, d’une paupérisation des classes populaires et d’une explosion des inégalités, ayant engendré un sentiment de ras-le-bol général dont les partis au pouvoir ont payé l’addition. Face à cette situation explosive, la droite classique a désigné les migrants comme bouc émissaire, refusant de remettre en question sa politique néolibérale qui en est la source – notamment par une politique immobilière particulièrement inégalitaire.

Une taxe sur les pauvres

Globalement, explique Eelke van Ark, journaliste chez Follow the Money3 « on sait qu’il existe une pénurie de logements sociaux aux Pays-Bas – des dizaines de milliers de logements abordables ont disparu au cours de la dernière décennie, celle du gouvernement Rutte. Un bon exemple de ses choix politiques est la verhuurdersheffing (taxe sur les propriétaires). Il s’agit d’une taxe imposée aux propriétaires de logements locatifs dont le loyer mensuel est inférieur à environ 760 euros. Cette taxe n’existe pas pour les maisons plus chères. Les organismes de logements sociaux doivent donc payer plus d’impôts pour les logements à loyer modéré que pour les logements plus chers. » Il est facile de comprendre en quoi cette politique s’est montrée impopulaire et constitue un vrai cadeau pour le PVV, qui a pu ajouter cette problématique à son catalogue.

Bien entendu, la grave pénurie de logements sociaux n’a rien à voir avec l’immigration, mais tout à voir avec l’effet dévastateur des politiques ministérielles du VVD de Mark Rutte sur le secteur immobilier. C’est ce qu’indiquent les chiffres de l’association professionnelle Aedes, compilés par EenVandaag. Entre 2014 et 2020, des agences de logements sociaux ont vu disparaître pas moins de 80 000 logements.

Les habitants des logements sociaux Hofwonen dans le quartier de Loosduinen à La Haye se plaignant des mauvaises conditions et des prix élevés des loyers. Et le problème se pose partout au Pays-Bas, les bas loyers étant plus taxés que les hauts.

© Andrew Balcombe/Shutterstock

« Je suis le premier membre du VVD à faire disparaître un ministère entier », a déclaré fièrement Stef Blok, après avoir habilement tordu le cou au logement public en tant que ministre du Logement et de la Fonction publique dans le cabinet Rutte II. La verhuurdersheffing (voir encadré) constitue l’une des mesures les plus désastreuses, en vertu de laquelle les propriétaires devaient collectivement payer des milliards d’euros de taxes sur leur parc de logements sociaux. Du délire. Sans doute que Stef Blok et le VVD ont voulu régenter les services publics comme une entreprise privée – faire du profit au lieu de rendre service. Une aubaine pour les populistes. Et une sacrée veine pour Geert Wilders qui, tout comme Marine Le Pen en France, a compté les points et vu rappliquer les électeurs sans avoir à fournir d’efforts. Le voici au pied du mur. Lors de son accession à la tête du VVD, Dilan Yeşilgöz-Zegerius avait laissé entendre qu’elle était prête à gouverner avec lui. Depuis, le résultat des élections a rebattu les cartes et placé Wilders sur la plus haute marche du podium. Mais pour devenir Premier ministre, il reste quelques écueils à franchir. En sera-t-il capable ?

La verhuurdersheffing et les libéraux : l’arroseur arrosé

Pourquoi parle-t-on encore de cette « taxe sur les propriétaires » alors qu’elle est abolie depuis janvier 2023 ? Parce que cette aberration fiscale restera comme l’une des causes de la chute du gouvernement de Mark Rutte, Premier ministre néerlandais depuis treize ans. Compte tenu de son caractère discriminatoire, elle est devenue un symbole des errements de la politique ultra-libérale voulue par le gouvernement en matière d’immobilier. Elle a contribué à réduire à peau de chagrin le parc immobilier social aux Pays-Bas.

Marja Elsinga, professeure à l’université de technologie de Delft (TU Delft), spécialiste du marché du logement, explique : « La taxe sur les propriétaires est un impôt sur les logements dont le loyer est inférieur ou égal à 763 euros. Il n’y a pas de taxe sur les logements dont les loyers sont plus élevés. Dans la pratique, cela incite les propriétaires commerciaux et les sociétés de logement social à libéraliser les logements et à dépasser cette limite de 763 euros ». Et tant pis pour ceux qui ne peuvent pas payer davantage.

Ce n’est pas seulement au sein des sociétés de logement que les habitations sociales ont disparu. En plus des 80 000 logements locatifs susmentionnés qui sont passés dans le secteur privé ou ont été vendus, il y a aussi la part des propriétaires privés : une analyse de la Housing Corporation Authority a montré que, rien qu’en 2015, 100 000 logements locatifs à vocation sociale ont été vendus au privé. Une grande partie de la Chambre basse4 s’est dès lors mobilisée en faveur de l’abolition de la verhuurdersheffing. En décembre 2022, la commission des Affaires intérieures du Sénat en a voté l’abrogation. Mais pour le VVD, le mal était fait, et la brèche grande ouverte pour Wilders et ses troupes de vilipender la gestion de l’immobilier social aux Pays-Bas. Tout profit pour qui ?

  1. Nos lectrices et lecteurs auront bien sûr reconnu Rotterdam et Ahmed Aboutaleb qui a reçu, en 2021, le prix du meilleur maire du monde par l’organisation britannique City Mayors Foundation.
  2. Marc-Olivier Bherer, « En France, aux Pays-Bas, comme ailleurs en Europe, le centre droit adopte les thèmes de l’extrême droite », dans Le Monde, 16 décembre 2023, p. 28.
  3. Follow the Money est un pure player d’investigation éminemment respecté aux Pays-Bas. Leurs enquêtes n’épargnent rien ni personne.
  4. La tweede kamer, équivalent de notre Chambre des représentants.

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