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L’urgence de la solidarité avec les Afghanes

Naïla Chikhi · Fondatrice de Migrantinnen für Säkularität und Selbstbestimmung et

Djemila Benhabib · Coordinatrice du Collectif Laïcité Yallah

Mise en ligne le 14 février 2022

Le retrait des forces alliées d’Afghanistan offre un terrain propice aux talibans pour la réinstauration de pratiques qui bafouent lourdement les droits élémentaires des femmes. Dès la fin de l’été 2021, les observateurs aguerris nous ont alertés contre la tentation naïve de croire à un changement des mentalités et croyances de ces fondamentalistes.

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Le retrait des États-Unis d’Afghanistan, le 31 août dernier, a précipité le pays dans une terrible crise aux multiples visages, portant à nouveau au pouvoir les talibans. Nul besoin de les présenter. Vous vous souvenez, en 1996, lorsqu’ils étaient partis à la conquête du territoire national ? Ils faisaient régner la terreur, allant jusqu’à interdire de jouer avec les oiseaux et les cerfs-volants, pour lesquels les Afghans éprouvaient une véritable passion. Les nouveaux maîtres de Kaboul avaient proscrit la musique et le sourire, y compris sur le visage des enfants. Et gare à celle et à celui qui se laissèrent distraire par quelque vice que ce soit. Le ministère pour la Promotion de la vertu et la Répression du vice se hâtait de faire appliquer la loi d’Allah. Les exécutions aux cris d’« Allah akbar » (« Dieu est le plus grand ») qui s’organisaient dans les stades et sur les places publiques archi-bondés prenaient des allures de kermesses.

À l’époque, les femmes étaient maudites. Et cela n’a pas changé. Pour les talibans, elles sont toujours l’incarnation du mal. Pendant cinq années noires, ils ne toléraient leur présence à l’extérieur qu’à de rares exceptions dans la mesure où elles étaient accompagnées d’un mahram (gardien) et couvertes d’un tchadri, cette longue étoffe bleue qui camoufle corps, tête et visage et ne laisse transparaître leurs yeux qu’à travers une grille. Cette règle vient de refaire surface… avec un léger « ajustement ». Depuis la fin du mois de décembre dernier, le mahram est obligatoire pour se déplacer au-delà de soixante-douze kilomètres. C’est dire à quel point les discussions quant à savoir si les talibans de 2001 sont différents de ceux de 2021 ressemblent à des querelles byzantines. Car, s’agissant des femmes, ils n’ont pas changé d’un iota. Leur cruauté est sans pareille. Les filles et les femmes sont redevenues prisonnières, interdites d’éducation, de travail, de santé. En revanche, le monde a changé depuis 2001.

La scolarité des petites filles est à nouveau menacée.

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De la reconnaissance internationale des talibans

À voir les ballets diplomatiques en faveur des talibans, ces derniers ne sont plus les pestiférés d’autrefois. Flanqués de leurs nouveaux parrains, ils multiplient les rencontres ici et là. Pour asseoir le pouvoir de leurs protégés, le Qatar déploie une efficace diplomatie du porte-monnaie d’un bout à l’autre de la planète, allant jusqu’à accueillir la Coupe du monde de football 2022 et éclipsant ainsi l’ancien parrain, le royaume wahhabite d’Arabie saoudite. Bien sûr, le Pakistan est toujours aux commandes. Ce qui explique la nervosité de son rival historique, l’Inde. Pour New Delhi, qui a massivement contribué à la reconstruction de son voisin en finançant des infrastructures routières, des barrages, des réseaux électriques, des écoles et des hôpitaux pour un montant estimé à plus de trois milliards de dollars, c’est un revers stratégique. L’influence de l’Iran et de la Turquie a grimpé en flèche.

Il faut compter aussi sur le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, qui adoptent des démarches diamétralement opposées. Que dire des États-Unis quittant le pays la queue entre les jambes après avoir investi deux mille milliards de dollars en vingt ans ? La Russie a su profiter de la crise syrienne pour effectuer son grand retour au Moyen-Orient et la Chine poursuit (presque) tranquillement la conquête du monde. Est-ce à dire que la reconnaissance sur le plan international du nouveau régime afghan n’est qu’une question de temps ? Mieux vaut tôt que tard. Vu l’ampleur de la crise économique aux conséquences humanitaires dramatiques, cette normalisation devient un enjeu de taille puisque les dépenses publiques du pays étaient assurées aux trois quarts par des fonds internationaux, qui sont bloqués depuis la mi-août. Bref, les Afghans n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent. Et comme toujours, les filles et les femmes sont parmi les plus opprimées des tous les opprimés.

Depuis que Kaboul est retombée aux mains des talibans, ses rues ont vu le retour des fantômes bleus : les femmes afghanes résistent comme elles le peuvent pour ne pas s’effacer.

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L’Europe doit agir en bloc cohérent

Et nous, que nous restait-il à faire sinon renouer avec le réflexe de la mobilisation pour exprimer notre dégoût vis-à-vis de ce régime rance et inhumain ? À l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes le 25 novembre dernier, plusieurs actions collectives ont été entreprises sous l’égide de la Coordination des associations européennes solidaires des femmes d’Afghanistan, regroupant des associations œuvrant dans le domaine des droits humains, de la paix et de la solidarité internationale.

Un appel intitulé « Solidarité avec les filles et les femmes d’Afghanistan »1 signé par septante-quatre associations européennes a été lancé. Une conférence de presse2 ainsi qu’un rassemblement devant le Parlement européen à Bruxelles ont été organisés par des féministes afghanes, allemandes, françaises et belges au cœur de l’action. Se sont ainsi rassemblées la journaliste afghane réfugiée en Belgique Lailuma Sadid qui est également présidente de l’association Network of Afghan Diaspora Organisations in Europe-NADOE, Rebecca Schönenbach de l’association allemande Frauen für Freiheit3, la présidente de l’Association Negar-Soutien aux Femmes d’Afghanistan Shoukria Haidar, la députée Viviane Teitelbaum de l’Observatoire féministe des violences faites aux femmes, la députée Sophie Rohonyi, Françoise Morvan du Mouvement pour la paix et contre le terrorisme et de la Ligue du droit international des femmes4, la directrice générale du Centre communautaire laïc juif Emmanuelle Einhorn, la présidente de La Palabre5 Khady Koita, Naïla Chikhi de l’association allemande Migrantinnen für Säkularität und Selbstbestimmung6 et Djemila Benhabib du Collectif Laïcité Yallah.

Il n’y a pas de terrain d’entente possible avec ceux qui nient le droit à la vie et à la sécurité des femmes. Or, depuis l’été dernier, certains pays européens comme l’Allemagne ont entamé des pourparlers avec les talibans. Bien qu’ils soulignent que ces échanges ne signifient aucunement une quelconque reconnaissance des nouveaux maîtres de Kaboul, force est de constater que ces rencontres les gonflent d’orgueil. À ce sujet, le positionnement de la Coordination des associations européennes solidaires des femmes d’Afghanistan ne souffre d’aucune ambiguïté : « Pour nous, reconnaître le régime des talibans n’est guère une option. Bien au contraire. Ça serait une trahison de nos valeurs européennes. Il faut envoyer un message clair et sans équivoque aux talibans selon lequel la vie, la sécurité, la santé, l’éducation des filles et des femmes sont des droits non négociables. Nous saisissons cette occasion pour rappeler à l’Europe la nécessité de parler et d’agir en bloc cohérent afin d’asseoir son pouvoir tout comme le font d’autres puissances. »

Les droits des femmes avant tout

En Afghanistan comme ailleurs, l’islam politique (islamisme) doit être combattu. Les politiques menées jusqu’à présent par l’Union européenne et ses États membres se sont soldées la plupart du temps par un retentissant échec, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières. Nos gouvernements doivent enfin comprendre que toute décision prise ici entraîne des conséquences sur la situation des femmes là-bas ainsi que sur les femmes issues des communautés dites musulmanes en Europe. Œuvrer pour l’égalité entre les femmes et les hommes tout en tolérant implicitement, pour ne pas dire lâchement, la violation des droits des filles et des femmes dans certains pays comme en Afghanistan délégitime toute action. Que ce soit en Europe ou ailleurs dans le monde, les droits humains sont universels, non négociables et indivisibles.

Un appel à la solidarité internationale : depuis la Belgique, le collectif Laïcité Yallah se démène pour défendre la dignité des femmes d’Afghanistan, notamment lors d’une soirée le 4 mars à la La Tricoterie à Bruxelles.

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  1. « Solidarité avec les filles et les femmes d’Afghanistan », tribune du 25 novembre 2021.
  2. « Talibans en Afghanistan : “La démocratie, c’est avec les femmes, pas sans elles”, rappellent des associations », 24 novembre 2021.
  3. Femmes pour la liberté.
  4. Association féministe fondée par Simone de Beauvoir en 1983.
  5. Association œuvrant en Europe et au Sénégal contre les mutilations sexuelles féminines.
  6. Femmes migrantes pour le sécularisme.

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