Les oreilles de l’armée

Sandra Evrard · Rédactrice en chef
Mis en ligne le 29 juin 2022

© Sandra Evrard

Écouter : tel est le métier des conseillers moraux laïques engagés au sein de la Défense. Ils ne sont que huit, mais bien présents parmi les différents bataillons de l’armée, à l’écoute des petits problèmes du quotidien et des grosses questions existentielles qui touchent les soldat.e.s et leurs familles.

Ils entrent en rangs serrés, leur uniforme impeccable, déposent délicatement leurs mitraillettes à l’entrée du local. Les nouvelles recrues de la base de Marche-en-Famenne font aujourd’hui connaissance avec la conseillère morale laïque et le prêtre catholique. Nous sommes à l’automne et ils viennent tout juste d’intégrer la base et de commencer leur formation. « Mon nom est Elizabeth, mais vous pouvez m’appeler la Madre si vous le souhaitez », annonce d’emblée la conseillère laïque, rebondissant avec humour sur le surnom de son collègue aumônier, communément appelé le Padre. Revêtue de l’uniforme de la Défense, dans un souci d’intégration et parce que cela fait partie du règlement, Elizabeth Martin n’en reste pas moins une civile. Mais pour exercer sa fonction au mieux, elle participe aux activités avec les militaires.

« Je dis souvent que notre métier consiste à passer dans les couloirs, une tasse de café à la main, à effectuer les exercices ou les randonnées avec les nouvelles recrues, pour faire connaissance et nous faire connaître. Car il est nécessaire d’installer de la confiance pour que les militaires qui en ressentent le besoin poussent ensuite la porte de notre bureau, même quelques mois ou années plus tard. L’essentiel de mon temps est donc consacré à créer du lien. C’est un travail qui demande d’être proactif : puisqu’ils sont sur le terrain, il faut que je le sois aussi ! Sur le plan de la forme physique, nous ne sommes pas soumis au même régime, donc c’est accessible. J’essaie de toute façon de garder la santé pour faire les longues marches avec eux étant donné que, quelque part, ils aiment que l’on mouille un peu la chemise ! », explique la conseillère morale. Parmi les nouveaux, il y a aussi quelques nouvelles. L’armée serait-elle en train de se féminiser ? « Il y a moins de 10 % de personnel féminin. Mais dans ma fonction, cela me semble un avantage, du point de vue de l’écoute et de la douceur. J’ai toujours été bien accueillie. Nous avons des profils variés dans notre équipe, différentes tranches d’âge, donc cela permet à chacun.e de trouver l’oreille qui lui convient le mieux. »

Répondre aux petites questions…

Un conseiller moral a pour mission de fournir une assistance aux militaires, aux civil.e.s qui travaillent à l’armée, à leurs familles et aux anciens membres de la Défense, soit potentiellement à quelque 25 000 personnes. Il n’y a que huit conseillers moraux laïques pour toute l’armée, répartis sur tout le territoire, et ces derniers travaillent en moyenne avec deux ou trois quartiers militaires. Ils dépendent du département bien-être au travail de la grande muette avec une approche qui est aujourd’hui plus holistique, puisqu’elle porte aussi bien sur la santé physique que mentale. « Dans la partie mentale de la santé, on a la cohésion sociale, la famille, mais également la branche spirituelle : la quintessence, la philosophie de vie qui est très importante pour nous. C’est le cœur de notre travail », ajoute Hans De Ceuster, le conseiller moral en chef. L’armée, qui est par ailleurs leur employeur, finance donc leurs rémunérations, tout en leur octroyant une indépendance philosophique et morale. Pas question d’interférer dans la manière dont ils abordent leur mission. « Certain.e.s soldat.e.s viennent avec des questions liées à leur orientation philosophique et religieuse, mais souvent, ce sont surtout des interrogations en relation avec leur quotidien. On essaie de répondre ou de les orienter en fonction de leurs questionnements. Évidemment, certain.e.s soulèvent des questions philosophiques, mais on n’évoque pas spécifiquement la laïcité avec eux. On est d’abord là, à disposition du personnel de la Défense, pour les accompagner, quelles que soient leurs convictions. On dit toujours que notre core business est le spirituel existentiel, mais rares sont ceux qui arrivent avec des interrogations du type : “Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ?” Il s’agit plutôt de difficultés avec les collègues, la hiérarchie, une séparation, un décès. Des questions du style : “Quelle direction prendre dans ma carrière ? Quel est l’impact sur ma famille ? Quel sacrifice suis-je prêt.e à faire ?”… » confie Elizabeth Martin.

Elizabeth Martin est conseillère morale sur la base militaire de Marche-en-Famenne. Elle suit « ses troupes » jusqu’en Roumanie.

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… comme aux existentielles

Mais souvent, les petites questions se mêlent aux plus grosses. Surtout quand le monde se délite, que tout change rapidement, parfois même en nous entraînant dans des conflits importants et angoissants. « On essaie de contribuer au bien-être du militaire et à son opérationnalité », ajoute Hans De Ceuster. « Aujourd’hui, ce n’est pas seulement le métier en tant que tel qui est compliqué, car nous vivons dans un univers qui est devenu très complexe et cela peut soulever des questions plus existentielles. Nous sommes bombardés par des images qui sont rarement positives et les gens se demandent parfois : “Pourquoi suis-je militaire ?” ou “pourquoi dois-je partir dans un pays pour protéger des gens que je ne connais pas ?”, avec depuis peu des questionnements sur l’engagement dans des pays situés aux portes de la guerre ».

Il y a moins de 10 % de personnel féminin à l’armée, mais les jeunes candidates sont présentes malgré tout !

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Depuis le printemps, des troupes belges, dans le cadre de la Force de réaction de l’OTAN, sont amassées à la frontière entre la Roumanie et l’Ukraine et en Lettonie, face à un conflit d’ampleur. Un changement de taille, puisque ces dernières années, elles avaient plutôt effectué des missions de police au sein des grandes villes liées aux problèmes de terrorisme ou des actions de maintien de la paix. Ici, la Défense est confrontée à des missions qui s’insèrent davantage dans une optique de guerre classique. « Depuis les années 1990, l’armée belge était plutôt déployée comme outil diplomatique pour tous les grands conflits post-guerre froide, dans des zones telles que la Somalie, le Rwanda, l’ex-Yougoslavie, pour maintenir la paix et protéger les populations, contribuer à l’instauration des valeurs démocratiques », explique Hans De Ceuster.

Aide à la nation

 

Outre le conseil moral aux militaires et à leurs familles, leur mission comporte aussi l’aide à la nation pour accompagner les soldat.e.s et les civil.e.s en cas de catastrophes, par exemple dans les maisons de repos lors de l’apparition de la Covid ou durant des inondations, l’été dernier. « Pour les civil.e.s qui ont été confrontés à une catastrophe, c’est la même démarche que pour les militaires, on commence par une écoute et on essaie de les aider en soulevant les petits leviers possibles, pour qu’ils puissent – alors qu’ils ont tout perdu – repartir, avoir le courage qu’il faut pour reconstruire leur vie », explique la conseillère laïque.

Lutter contre la radicalisation

Ces dernières années, la Défense a également subi une pénurie de moyens et un déficit d’image. L’histoire du soldat d’extrême droite Jürgen Conings ayant jeté un froid dans les rangs de l’armée. Depuis lors, elle a resserré les rangs et scrute davantage les personnes radicalisées. Les conseillers moraux sont eux aussi parfois confrontés à ce type d’idées extrémistes. « Il est très difficile de capter très tôt des signaux de radicalisation. Et en plus, les gens qui veulent vraiment se radicaliser pour lutter contre les valeurs et les institutions démocratiques, je pense qu’ils sont capables de ne pas montrer leurs idées en public. On sait qu’il y a des personnes qui viennent ici pour s’entraîner. La Défense est un outil tactique dans lequel ils souhaitent absolument se faire intégrer », explique le conseiller moral en chef.

Œuvrer pour les idées démocratiques

 

La « crise Jürgen Conings » a peut-être permis un début de changement. Il y avait déjà des questions parlementaires sur la problématique de l’extrême droite ou le fanatisme à la Défense, mais ce focus médiatique a incité à davantage de vigilance. « Les valeurs de loyauté, de respect, de courage et d’intégrité sont importantes à l’armée. Néanmoins la loyauté ne se situe pas vis-à-vis de la Défense, mais des valeurs et des institutions démocratiques. Et s’il y a quelque chose qui fonctionne mal dans l’institution, il ne faut pas se taire », commente Hans De Ceuster. Avant d’ajouter : « Le respect, il se situe par rapport à l’être humain, à l’humanité, à l’autre. C’est aussi capital pour ceux qui sont partis sur les fronts de l’Est, sur le plan de l’engagement psychique, de se dire que c’est dans ce cadre-là qu’ils agissent. Avec nos valeurs humanistes, laïques, on sait comment parler avec ces personnes pour essayer de les aider à comprendre le monde. Chaque fois que les individus ont eu besoin de nous, nous étions disponibles. Ils l’ont compris. »

Conseillers moraux à la Défense : un rôle de soutien et de prévention

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