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Les dernières heures

Amélie Dogot · Secrétaire de rédaction

Mise en ligne le 5 février 2024

La fin est proche, imminente même. Les tentatives de lutte contre le réchauffement climatique et le fascisme ont échoué. La résistance a lutté corps et âme. L’écoféminisme et la technologie ont montré leurs limites. Toutes les cartes ont été jouées, en vain ; ce qu’il reste du monde va cesser d’exister. Pour l’héroïne de 2060, dans un havre de paix préservé de la destruction et du chaos, les dernières heures sont propices aux regards dans le rétroviseur. Lauren Bastide signe un premier roman apocalyptique doux comme du coton.

« Dans une ambiance à la fois mélancolique et poignante, qui évoque parfois l’écriture de Charlotte Perkins Gilman (et son Herland que nous avions recensé en 20181) ou de Virginia Woolf, ce court roman raconte une fin du monde inattendue, trouvant un équilibre parfait entre anticipation, littérature et politique » : ainsi présente-t-on 2060 chez Au diable vauvert. Et on ne contredira pas l’éditeur gardois. À nous, lectrice férue de littérature d’anticipation à connotation dystopique, il rappelle dès son titre l’évident 1984 de George Orwell, mais aussi, 2084 de Boualem Sansal2. Et sur le fond, on retrouve pas mal de points communs (totalitarisme, autodafé, résistance, sororité, marginalité), avec un autre roman fort apprécié par les aficionadas du genre : Viendra le temps de feu de Wendy Delorme3.

Lauren Bastide est surtout connue comme la créatrice du podcast féministe « La Poudre ». Depuis plusieurs années, la journaliste française tend le micro à des écrivaines, des artistes, des chercheuses et des militantes qui se racontent et prennent le pouls des luttes féministes et antiracistes contemporaines. Invitée à Bruxelles par la librairie Tulitu début décembre4, elle a raconté devant des lectrices et auditrices venues en nombre que « la fiction lui était un peu tombée dessus un matin, qu’elle avait eu cette idée et qu’elle avait donc travaillé sur cet ouvrage pendant plusieurs années. »

Dans son livre précédent, un essai intitulé Futur.es (Allary, 2022), la journaliste française s’est intéressée à « comment le féminisme peut sauver le monde ». Par le biais de la fiction, dans 2060, elle explore un monde fini dans lequel le mouvement de lutte pour l’égalité des genres se voit dépourvu de son rôle salvateur. L’essayiste devenue romancière raconte à la troisième personne les dernières heures avant la fin du monde d’une ancienne militante écoféministe qui a finalement renoncé à ses combats. Son passé, riche, fiévreux, collectif, laisse place au présent sans avenir d’une femme recluse qui a renoncé pour ne pas se trahir. Ce n’est pourtant – et certainement – pas un appel au renoncement : la fiction vise ici « à mobiliser, à prendre conscience collectivement qu’il est temps d’agir et qu’on peut encore le faire ». De l’espoir entre les lignes.

Lauren Bastide, 2060, Vauvert, Au diable vauvert, coll. « Nouvelles Lunes », 2023, 104 pages.

  1. Amélie Dogot, « Leur terre à elle », dans Espace de Libertés, no 473, novembre 2018.
  2. « 2084, la fin du monde libre », dans Espace de Libertés, no 444, décembre 2015.
  3. « Brûler pour mieux renaître », dans Espace de Libertés, no 501, septembre 2021.
  4. Justine Bolssens, déléguée « Étude & Stratégie » au CAL/COM, a pu assister à cette rencontre à La Bellone le 5 décembre 2023.

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