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« Le manichéisme populiste s’est développé
faute de transmission »

Propos recueillis par Philippe Foussier · Journaliste

Mise en ligne le 23 juin 2022

Dans Lettre à ma génération. La jeunesse face aux extrêmes, la jeune juriste Louise El Yafi enjoint ses lecteurs à chérir la liberté et, au-delà, la laïcité et l’universalisme. On retrouve dans ce livre le talent de pédagogie dont elle fait preuve sur sa chaîne YouTube, Jezebel TV.

Photo © Éditions de l’Observatoire

Dans cette lettre à votre génération, celle des trentenaires, vous soulignez le pessimisme qui la caractérise, son absence d’idéal ou encore son attrait pour les extrêmes. Vous lui dites qu’elle n’aime pas la liberté dont elle a hérité. Comment en sommes-nous arrivés là ? 

Il m’a semblé naturel de m’adresser à ma génération parce qu’elle fut la première à vivre dans un monde a priori libéré des idéologies mortifères, d’extrême droite comme d’extrême gauche. Mais il est désormais indiscutable qu’à force de ne connaître que la liberté, nous sommes devenus ingrats à son égard. Cette désillusion de la jeunesse vis-à-vis de ses propres libertés, bien qu’en partie due à une certaine paresse intellectuelle de sa part, résulte très principalement d’un manque de transmission de la part de nos aînés.

Louise El Yafi, Lettre à ma génération. La jeunesse face aux extrêmes, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2022, 288 pages.

Votre livre constitue un plaidoyer en faveur de l’universalisme. Mais comment le rendre attractif alors que les vents dominants semblent tous entériner la communautarisation progressive de nos sociétés ?

Il y a une véritable crise de l’universalisme aujourd’hui en France, notion que nos aînés n’ont, encore une fois, pas assez défendue. Nous en payons actuellement le prix cher en arrivant petit à petit dans ce que Tocqueville appelait les « petites sociétés » et à travers lesquelles il expliquait qu’à partir du moment où l’État ne se charge pas d’établir un commun entre les hommes, alors les petites ressemblances identitaires décident de la vie de la cité et celle-ci se transforme en un agglomérat de petites communautés particulières vivant les unes à côté des autres.

Cette absence d’enseignement de ce qu’est l’universalisme a laissé la place à deux discours dominants : d’un côté, un récit xénophobe d’extrême droite qui confond allègrement universalisme et gommage de tout élément d’extranéité, et de l’autre, un discours d’extrême gauche qui considère que l’universalisme n’a été qu’une imposture destinée à faire gagner un communautarisme dominant, celui des Blancs. Résoudre cette défiance envers l’universalisme demandera du temps mais est absolument indispensable sous peine de laisser périr tout notre modèle de contrat social. Comment ? En prenant à bras le corps tous ces discours mensongers, en ré-enseignant sans cesse ce que fut et ce qu’est l’universalisme : un combat qui vise l’égalité en mettant au second plan les différences de chacun derrière un commun qui nous rassemble tous.

Binationale franco-libanaise, vous évoquez à plusieurs reprises le Liban – et ses dix-huit communautés – dans votre ouvrage. Quels arguments majeurs vous semblent pertinents pour convaincre des inconvénients de ce mode d’organisation sociale ?

Une société démocratique est fragile par essence parce qu’elle se fonde sur un pari particulièrement périlleux : faire vivre des êtres humains entre eux tout en leur permettant d’être en parfait désaccord les uns avec les autres. Ainsi, pour être efficace et prospérer, la démocratie doit se protéger en faisant nation, c’est-à-dire en rassemblant un ensemble de citoyens différents les uns des autres autour de principes communs et fédérateurs. Là est la grande dissemblance entre le modèle français du « vivre ensemble » et le modèle libanais du « vivre à côté de » qui, bien que démocratique, n’a jamais créé de commun entre ses membres. Le résultat est celui-ci : l’État libanais, en plaçant ses dix-huit communautés religieuses au-dessus de l’intérêt général, a créé non pas une communauté de citoyens mais une société de fidèles. Ce modèle ne peut fonctionner que temporairement, car lorsque l’on vit au quotidien à côté d’un autre que l’on considère comme un étranger, cela crée du rejet, de la peur, et par conséquent de la violence puisque nous lui attribuerons le moindre problème qui survient dans la cité. Sombrer dans l’identitarisme, c’est se mettre dans la position de toujours choisir son camp non pas en fonction de l’intérêt de tous mais selon une appartenance individuelle, c’est ce qui fait que nous pouvons nous transformer, d’après les mots d’Amin Maalouf, en « massacreurs » et que nos identités peuvent devenir « meurtrières ».

Vous consacrez des développements à l’antiracisme, dont vous soulignez d’ailleurs les dévoiements dont il a pu être l’objet dans un passé récent. Vous mettez en cause la condescendance dont font preuve certains antiracistes occidentaux à l’égard des personnes d’origine étrangère. Pouvez-vous en donner quelques exemples ? 

Il y a en effet un nouveau militantisme se disant « antiraciste » mais qui réduit la complexité du monde à l’existence de deux camps, les oppresseurs d’un côté et les opprimés de l’autre. Or ce faisant, il accentue en réalité la vulnérabilité des minorités en les conditionnant à leur statut de « pauvres migrants », de « pauvres Noirs » ou encore de « pauvres musulmans ». Ainsi, ces militants n’admettent jamais qu’une personne issue de l’immigration puisse être autre chose que la victime de sa propre condition, et si celui-ci refuse ce schéma oppresseur/opprimé, il sera considéré comme un traître par sa communauté d’origine. Or il s’agit bien ici d’un discours raciste traditionnel de la hiérarchie des races, qui place les Blancs au sommet et qui envisage les non-Blancs comme éternellement victimisés et qui devraient donc être aidés avec condescendance. Autrement dit, cette lutte prétendument antiraciste se nourrit des schémas racistes eux-mêmes. Par ailleurs, toujours en vertu du même schéma manichéen, certains militants ou intellectuels vont pardonner les pires actes lorsqu’ils sont commis par des « racisés » qui ne sont forcément que les victimes du « racisme d’État » dans lequel ils vivent. C’est ce que Maajid Nawaz appelle le « racisme de faible standard », c’est-à-dire ne pas s’indigner quand une personne issue de l’immigration exprime de la misogynie, du chauvinisme, de l’antisémitisme ou du racisme, mais exiger a contrario qu’un Blanc soit à la hauteur, lui, des valeurs démocratiques libérales. Or les victimes de ce double standard sont en réalité les minorités puisqu’on limite leur horizon, on rabaisse leur potentiel et on les juge comme des individus dont la culture serait en fait moins civilisée.

Vous mettez vigoureusement en garde votre génération contre l’extrême droite, et notamment le discours zemmourien. Comment dissuader cette jeunesse qui apporte son soutien à ces courants ? 

S’il ne faut jamais cesser de convoquer l’Histoire pour rappeler ce que fut l’extrême droite au pouvoir, il faut également expliquer en quoi il y a une continuité entre extrême droite d’antan et extrême droite actuelle en ne tombant pas dans le piège consistant à faire croire que « l’extrême droite, ça n’existe plus ». Qu’on ne s’y trompe pas, il existe une continuité entre les idées de Marine Le Pen ou d’Éric Zemmour et leurs ascendants boulangistes ou maurrassiens. En dehors du rappel indispensable de notre histoire, cela fait trop longtemps que le contre-discours « républicain » repose sur le fait de dire à l’électorat d’extrême droite qu’il est raciste. Tout d’abord, cet argument ne fonctionne que très peu, car une grande partie de l’électorat de Marine Le Pen est plus souvent intéressée par les questions sociales que par l’identitaire, et ensuite parce qu’il serait plus utile d’expliquer qu’on ne porte jamais atteinte aux libertés d’un seul individu sans porter atteinte à celles de toute une nation. La preuve étant avec l’exemple hongrois, porté aux nues par l’extrême droite : à son arrivée au pouvoir, Viktor Orbán n’a pas « seulement » fait passer des lois anti-migrants, il a également mis à mal des contre-pouvoirs nécessaires dans un État de droit, à savoir la liberté de la presse et le pouvoir constitutionnel. Est-ce que les « Hongrois de souche » ont été épargnés par ces décisions liberticides ? Non.

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