Humain, si humain

Sandra Evrard · Rédactrice en chef
Mis en ligne le 2 août 2022

Photo © Sandra Evrard

L’été, un lieu, trois expos, cela se passe à la Cité Miroir. Le fil rouge : l’humain. Dans ce qu’il a de plus caractéristique : la solidarité, la diversité et le lien. Plongée dans l’ancienne piscine à la rencontre d’histoires d’âmes.

Que faire lors d’un été chaud en ville, et plus spécialement en cité principautaire ? Nous, on vous donne rendez-vous à la piscine. Certes, on n’y goûtera point l’eau chlorée d’un bassin bleuté, mais c’est malgré tout à une forme de plongeon que nous vous invitons : l’humain dans son essence même. En effet, la Cité Miroir, située dans l’ancienne piscine de la Sauvenière, accueille actuellement trois expos, dont le prix d’entrée est fixé à 1 €. La première, Le droit de vivre, est centrée sur la solidarité ; cette petite présentation didactique a pour thème la sécurité sociale. La deuxième, ode à la diversité humaine intitulée Razza umana, est l’œuvre d’Oliviero Toscani, qui nous invite à plonger notre regard dans les yeux de ses mégaportraits. Tandis que la troisième, Trésors, de Zahara Gómez, est consacrée à la fin de vie tragique de milliers de personnes portées disparues de manière forcée en Amérique latine. Fil rouge reliant les trois installations, s’il fallait en trouver un : le lien. Ce sentiment d’appartenance à une même humanité qui nous unit tou.te.s, cette solidarité nécessaire pour nous en sortir, pour vivre mieux.

La solidarité, essentielle!

En toute logique, on débute par ce « droit de vivre », une évidence pour asseoir l’humain dans la société, pour lui permettre de se développer et de s’émanciper en lui accordant un minimum de droits sociaux et de bien-être. Pour vivre et non survivre, une partie de l’humanité a eu la bonne idée de baser la construction de son tissu social sur la solidarité.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, celle-ci prend une forme structurelle du fait de la création de la sécurité sociale. Aujourd’hui, le terme est peut-être un peu banalisé. Il revêt pourtant une forme bien concrète sous nos latitudes au travers du droit aux vacances annuelles, à l’accès aux soins de santé, au chômage lorsque nécessaire.

Pour que le visiteur puisse comprendre et visualiser l’importance de ce système qui fait la richesse des pays qui l’ont mis en place et en bénéficient, la Cité Miroir a eu recours aux images et à l’univers graphique de la bande dessinée.

La sécurité sociale est née de la notion fondamentale du « droit à la vie »,

du bien commun, de la solidarité entre les générations et les individus.

© Sandra Evrard

La sécu, cette utopie

Dans un cube amarré au milieu de l’ancien grand bassin de la piscine, les planches d’Un cœur en commun, la belge histoire de la sécurité sociale, réparties autour d’un arbre upcyclé, détaillent l’historique de la création de la sécu et son contexte : ‘comité clandestin’ qui se réunit pour imaginer le monde d’après le régime nazi, contexte post guerre mondiale, revendications nées au sein d’une usine, lieu d’exploitation et de lutte, contenant en germe l’utopie de justice sociale, etc.

L’installation, très imagée, dessine les branches (nous tous) d’un seul et même arbre (la sécu) qui abreuvent des feuilles (les bénéficiaires). La scénographie est simple, très didactique et le fait qu’elle soit concentrée dans un espace restreint incite à lire tous les cartouches, ce qui n’est pas acquis d’avance dans le cas d’une telle thématique. Une bonne base en somme pour expliquer l’importance de ce système aux jeunes, et aux moins jeunes d’ailleurs, qui ont parfois tendance à oublier la richesse de ce rêve devenu réalité.

Les « branches » redistribuent les montants « aux feuilles », les bénéficiaires.

© Sandra Evrar

Dans les yeux

Si les yeux sont le miroir de l’âme, gageons que les regards captés par Oliviero Toscani, photographe rappelons-le un brin provocateur auquel la marque Benetton a souvent fait appel dans ses campagnes publicitaires, en disent long sur nos pensées. Certains regards dévoilent sans filtre les dispositions profondes, on y devine la colère, la dureté de la vie, tandis que d’autres sont plus innocents, affirmés, parfois provocateurs.

Ce que le photographe met en valeur dans Razza umana, c’est peut-être avant tout la diversité des peuples qui caractérise notre planète. Mais la juxtaposition de sa galerie de portraits à l’expo Droit de vivre, entend aussi souligner le caractère universel que devrait revêtir la protection sociale pour l’ensemble des êtres humains. L’unicité de chaque personne, son appartenance, que l’on devine ici et là au travers des costumes ou des vêtements portés, manifeste l’infinie variété de notre humanité.

Cette différence fait parfois peur, mais l’artiste nous rappelle que nous appartenons tou.te.s à l’espèce humaine et que celle-ci est à la fois troublante et magnifique. Un melting-pot certes déjà connu, vu la notoriété de l’auteur, mais il n’est pas innocent de remontrer ces superbes clichés au plus grand nombre pour déconstruire peurs et préjugés, pour donner le goût de la beauté de la diversité. D’un point de vue purement esthétique et selon les dires des visiteurs, la mise en valeur de ces photographies de grande taille au cœur du sublime espace qu’est la Cité Miroir offre un moment suspendu dans le temps.

Exposition Razza Umana d'Oliviero Toscani, à la Cité Miroir de Liège.

Disparus, pas oubliés

Moins utopique, davantage dénonciatrice, Trésors, la dernière expo, située dans l’ancien petit bassin, aborde les disparitions forcées, autant de drames vécus en Amérique latine, que ce soit en Argentine, au Brésil, en Colombie ou au Guatemala, entre autres. Ces personnes disparues à la suite d’une arrestation par des agents de l’État ou par des malfrats (dans des conflits armés ou des affaires de drogue) sont une cause de souffrance pour les familles. Sans attestation formelle de décès ni restitution des corps, elles ne peuvent faire leur deuil. C’est là un véritable système répressif qui sévit en Amérique latine depuis 1960, d’autant plus qu’il soustrait les disparus à la protection de la loi.

 

 

Seule réponse face à ces stratégies de la peur : l’organisation de la société civile. Des groupes, souvent de femmes (mères, épouses), s’organisent, tissent des liens pour tenter de retrouver les ossements des supposés défunts. Par exemple au Mexique, les femmes du Collectif Las Rastreadoras, implanté au nord du pays, parcourent chaque mercredi et chaque dimanche des parties du territoire munies de pioches pour tenter de retrouver leurs proches. C’est cette quête qui intéresse l’artiste hispano-argentine Zahara Gómez. Dans son travail, elle se concentre sur la recherche sociale, exprimée notamment par la photographie.

Créer une mémoire collective

Les témoignages recueillis, les photos et les images extraites de Google Maps des lieux où sont enterré.e.s les disparu.e.s constituent sa matière première pour tisser un territoire qui, d’une certaine manière, leur redonne vie. Les dalles de l’ancien bassin agencent ainsi un espace au sein duquel on déambule. Nos pas nous mènent aux photos des lieux découverts qui remplacent les pavés originels de la piscine et nous nous immobilisons ici, puis là, pour ne pas piétiner ces histoires de femmes et d’hommes arraché.e.s à leur destin et éviter ainsi qu’ils ne sombrent dans l’oubli. L’artiste joue avec les détails, puisant dans le micro (objets retrouvés, ossements) et le macro (au travers de paysages que l’on peut qualifier d’osseux), afin d’interpeller sur la violence de ce phénomène. Identifier ces lieux, déterrer les ossements, tout cela participe de la construction d’une histoire et d’une mémoire collective et permet de repousser l’effacement des disparus.

Oliviero Toscani a photographié des milliers de personnes à travers le monde pour capturer le visage de l’humanité, la Razza umana. Il célèbre ainsi la diversité, dans un monde où, trop souvent, nous avons peur de ce qui ne nous ressemble pas. 

© Sandra Evrard

Trois expos:
« Le droit de vivre »
« Razza umana »
« Trésors »

Jusqu’au 4.9.2022 à la Cité Miroir

Place Xavier Neujean, 22  à4000 Liège

T. 32 (0)4 230 70 50

Du lundi au vendredi de 9h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 18h

Horaires d’été : du lundi au samedi de 10h à 18h

Prix ​​: 1 € pour les trois expos