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Du choix de non-maternité à la réalité corporelle

Propos recueillis par Justine Bolssens · Déléguée « Étude & Stratégie » au CAL/COM

Mise en ligne le 19 mars 2024

« Tu changeras d’avis un jour ! », « Qui s’occupera de toi quand tu seras vieille ? », « Tu ne congèlerais pas tes ovocytes ? » Ces phrases persistent dans l’oreille des femmes mais ne résonnent pas de la même manière chez celles qui ne souhaitent pas d’enfant. Le choix délibéré de ne pas avoir d’enfant est confronté à une société qui associe encore la réalisation féminine à la maternité. Cet article évoque la stérilisation contraceptive féminine de jeunes femmes sans enfant, un acte qui transcende les tabous et redéfinit le paysage corporel des femmes.

Photo © SvetaZi/Shutterstock

Dissocier la sexualité de la conception et les femmes de l’idée de conception équivaut à dissocier la réalisation de soi du concept de maternité. Ce choix, bien que personnel, reste un tabou dans notre société actuelle particulièrement pour les jeunes femmes sans enfant, dont la décision choque davantage qu’un homme dans une situation similaire ou qu’une femme plus âgée et avec enfants. Les femmes nullipares se voient souvent renvoyer l’image d’un non-accomplissement, de la tristesse à venir, de la solitude, d’une femme qui n’aurait pas réellement fait le choix de sa situation. La stérilisation volontaire émerge comme un défi aux normes procréatives et contraceptives, remettant en question la conception traditionnelle de la féminité, dans laquelle la maternité est généralement considérée comme un élément constitutif. D’aucuns estiment qu’il faudrait avoir plus de 35 voire 40 ans et avoir déjà des enfants pour pouvoir en bénéficier, mais des femmes plus jeunes en font la demande. Que leur répondre ?

Le corps des femmes a longtemps été perçu comme un objet, mis à disposition des hommes et de la nation dans une perspective nataliste. Les politiques natalistes dans certains États sont d’ailleurs encore en vigueur, par exemple en Italie où Giorgia Meloni, présidente du Conseil, affirme sans ambages que la natalité et les familles sont une priorité absolue. Cependant, malgré ces pressions sociales, les demandes de stérilisation chez les femmes de moins de 35 ans et sans enfant augmentent. Ces femmes font le choix d’inscrire corporellement et définitivement leur refus de la maternité. La stérilisation en tant qu’option contraceptive leur permettrait de se libérer de la charge contraceptive ou encore de leur angoisse face à une grossesse non désirée.

Le contexte de la stérilisation

Lorsqu’on parle de stérilisation, on en distingue trois types en fonction du contexte dans lequel elles s’inscrivent : la stérilisation thérapeutique, eugénique et contraceptive. La stérilisation thérapeutique intervient dans le cadre de traitements médicaux, par exemple quand une grossesse compromettrait la vie de la femme. En revanche, la stérilisation eugénique, historiquement associée à des politiques discriminatoires, a été et est utilisée dans des contextes de génocide et de contrôle démographique extrême, comme par le régime chinois sur les femmes ouïghoures. Enfin, la stérilisation contraceptive est une option volontaire pour contrôler sa fécondité qui diffère des autres moyens contraceptifs par ses conséquences définitives. En effet, il ne sera pas possible d’avoir des enfants sans avoir recours à une opération ou à une technique de procréation médicalement assistée (PMA). Elle n’affecte généralement pas l’équilibre hormonal, la libido, ni le plaisir sexuel1.

Sur le plan médical, plusieurs méthodes existent. Les plus répandues sont l’obturation ou la ligature des trompes de Fallope. Des avantages et inconvénients existent pour ces deux méthodes qui garantissent un risque de grossesse à moins d’un pour cent et un taux de complication très faible. En fonction de la méthode choisie, la réversibilité sera possible mais pas garantie, voire impossible dans le cas d’une ablation.

Une nouveauté ?

En France, la stérilisation est légale depuis 2001, accessible à toute personne de 18 ans ou plus, sous certaines conditions, comme un délai de réflexion de quatre mois, deux consultations et un cadre médical. Bien qu’elle soit légale depuis plus de vingt ans, son accessibilité n’est pas optimale.

En Belgique, la législation est muette sur la question. Une proposition de loi relative à la stérilisation contraceptive et thérapeutique déposée au Sénat en 2003 faisait état de ce vide juridique et des risques de poursuites pour coups et blessures de médecins qui la pratiquent, et donc d’un souhait de légiférer en la matière. Mais vingt ans après, aucun cadre légal n’a été adopté. Cependant, l’article 54 du code de déontologie médicale précise l’importance de l’information de la ou du patient sur le déroulement et les conséquences de la stérilisation ainsi que sur le fait que « la personne qui subira l’intervention devra pouvoir prendre sa décision librement, et l’opposition éventuelle du conjoint ou partenaire sera sans effet ». Au-delà de ce vide juridique, la loi du 22 août 2002 sur les droits des patients fait autorité et encadre la pratique de la stérilisation.

Contrairement à une idée répandue, la stérilisation n’est pas une nouveauté, mais une pratique existant depuis des siècles. Heureusement, son utilisation et ses objectifs ont évolué au fil du temps. La stérilisation demeure étroitement liée à sa conception eugénique, à la régulation de la croissance démographique et à la maîtrise de la fécondité, particulièrement chez les femmes. Malgré les efforts visant à changer son image négative et à la dissocier des pratiques coercitives, elle peine à se libérer de ces connotations. De plus, elle éprouve des difficultés à se distancer des motivations eugénistes et racistes les plus sombres. Paradoxalement, la stérilisation contraceptive reste intrinsèquement rattachée à la liberté de disposer de son propre corps et aux luttes en faveur d’une contraception choisie2.

Le mouvement childfree, qui émerge en opposition au pronatalisme et porté par les idéaux de la deuxième vague féministe, défend le choix de ne pas avoir d’enfant. Les membres de ce mouvement revendiquent le droit de mener une vie épanouissante sans la responsabilité de la parentalité, remettant en question les normes sociales entourant la famille. Des organisations, comme l’Organisation nationale des non-parents (NON) fondée en 1972 aux États-Unis et No Kidding! International créée en 1984 à Vancouver, ont joué un rôle majeur dans la promotion du mode de vie childfree. Ce mouvement a trouvé un écho en Europe et a gagné en visibilité au fil des décennies. Des initiatives telles que Kidding Aside en Angleterre et l’Union des childfree francophones en France témoignent de la diversité et de l’évolution du mouvement en Europe.

L’injonction à la maternité reste très présente dans nos sociétés. Pourtant, de plus en plus de jeunes femmes affirment ne pas vouloir d’enfant et être stérilisées.

© Nicoleta Ionescu/Shutterstock

Les motivations

La majorité des femmes jeunes et sans enfant partagent des témoignages soulignant que leur non-désir d’enfant s’est manifesté très tôt, qu’elles n’ont jamais été habitées par ce désir et qu’elles considèrent la question de la maternité comme non pertinente pour leur épanouissement. D’autres motivations émergent également, telles que la priorité accordée à la carrière professionnelle, la crainte associée à la maternité, des préoccupations écologiques ou même une aversion pour les méthodes contraceptives traditionnelles. Un article publié en 2022 précise que ces femmes se sont « dirigées vers la stérilisation à un moment où elles [ont eu] besoin d’agir pour se réapproprier leur corps et leur vie, et de rétablir un vécu de sécurité suite à différents événements douloureux, voire traumatiques » tels qu’un avortement, une contraception vécue comme invasive et défaillante, des viols, une angoisse exacerbée d’être enceinte accompagnée de tests de grossesse réguliers ou encore des relations sexuelles angoissantes3.

Ces divers témoignages montrent la singularité des vécus. Les raisons sont tant personnelles que sociétales, mais toutes ces femmes démontrent, en se rendant au premier rendez-vous avec le gynécologue, une certitude dans leur choix.

La majorité de celles qui optent pour la stérilisation appartiennent à la classe moyenne ou moyenne supérieure, détenant ainsi des « armes sociales permettant de refuser la maternité » et remettant en question la hiérarchie implicite des moyens de contraception imposée par le corps médical. La stérilisation est souvent perçue comme une démarche libératrice, offrant une source d’indépendance face aux normes sociales préétablies. Cet article publié en 2022 fait état de la stérilisation contraceptive en tant que facteur de transformation positive chez les femmes sans enfant et souligne « un mieux-être physique et psychologique chez ces femmes. Elles ne sont plus angoissées par les rapports sexuels, bénéficient d’une meilleure qualité de vie sans les éventuels effets secondaires liés aux contraceptifs comme le stérilet, et vivent avec tranquillité d’esprit, apaisées dans leur corps. Ce passage de l’objet au sujet, symbolisé par la transformation corporelle induite par la stérilisation, contribue à construire une nouvelle identité »4.

Données chiffrées

La préférence pour les méthodes contraceptives varie considérablement selon les régions du monde. À l’échelle mondiale, la stérilisation féminine occupe la première place, utilisée par près de 25 % des femmes de 15 à 49 ans qui ont recours à la contraception5, selon les données des Nations unies de 2019. Elle est suivie par l’usage du préservatif (21 %). Ces chiffres peuvent étonner et il est vrai qu’une disparité nette existe entre certaines régions du monde. La stérilisation est parfois privilégiée dans certains pays en raison de l’accès limité aux services de planification familiale et de la rareté des contraceptifs. Des normes culturelles et des pressions sociales, ainsi que des considérations économiques, peuvent également influencer ce choix.

En Belgique, selon Sciensano, en 2018, 83,8 % des femmes sexuellement actives de 15 à 49 ans (ou leur(s) partenaire(s)) ont utilisé une méthode contraceptive au cours des douze mois précédents. La pilule demeure la méthode la plus courante (48,1 %), suivie du stérilet (25,8 %), la stérilisation arrivant en troisième position (8,3 %). En France, les chiffres indiquent une utilisation relativement basse de la stérilisation contraceptive avec seulement 4,1 % des femmes entre 18 et 49 ans optant pour cette méthode. Les taux sont encore plus faibles chez celles qui ont entre 35 et 39 ans, à hauteur de 2,9 %. Les chiffres sont bien plus élevés au Royaume-Uni (21 %), au Canada (22 %) et aux États-Unis (11 %).

Cette disparité peut s’expliquer, entre autres, par la légalisation précoce de la stérilisation dans certains pays (années 1960 aux États-Unis, depuis toujours au Royaume-Uni) ainsi que le manque d’information, l’absence de cadre légal en Belgique ou bien les politiques natalistes en France.

En Belgique, on estime que 7,63 % des hommes choisissent cette méthode. La disparité entre l’acceptation de la vasectomie et de la stérilisation féminine découle de facteurs socioculturels complexes. Les normes de genre profondément ancrées, associées à la responsabilité traditionnelle des femmes dans la contraception, créent un tabou plus fort autour de la stérilisation féminine. La perception de la vasectomie comme une procédure moins invasive et réversible contribue également à une plus grande acceptation sociale. Lorsque les femmes, fatiguées de se voir refuser la stérilisation, laissent à leur conjoint la responsabilité de subir une vasectomie, cela entraîne un dénouement similaire en matière de contraception définitive, mais soulève des questions cruciales sur l’égalité des genres, la femme étant ainsi dépossédée de son choix et de son contrôle corporel (au nom desquelles la stérilisation a été interdite jusqu’en 2001 !).

En Belgique, la stérilisation arrive en troisième position en tant que méthode contraceptive, derrière la pilule et le stérilet.

© Shidlovski/Shutterstock

Un parcours de combattantes qui évolue

La stérilisation contraceptive demeure un parcours semé d’embûches pour de nombreuses femmes, particulièrement celles sans enfant ou ayant moins de 35 ans. Les stigmates sociaux associés à cette décision se traduisent souvent par des attitudes réticentes, voire violentes, où ces femmes sont traitées d’irrationnelles ou d’immatures. Des critiques injustifiées et des pressions psychologiques surgissent fréquemment, remettant en question la légitimité de leur choix et alimentant des clichés, notamment sur l’illégalité de la démarche ou sur la suggestion d’une vasectomie pour leur partenaire.

Après l’émergence du mouvement #PayeTonUtérus, les médias commencent à mettre en lumière ces difficultés. Témoignages poignants, reportages et vidéos se multiplient, dévoilant les violences verbales, les refus et l’infantilisation subis par ces femmes. Cependant, au sein de certains hôpitaux comme le CHU Saint-Pierre, un changement significatif s’opère. L’établissement a mis en place une équipe pluridisciplinaire spécialisée depuis 2017-2018, composée de gynécologues, infirmières sociales et psychologues, pour accompagner les femmes dans leur demande de stérilisation contraceptive.

Cet accompagnement novateur vise à transformer le parcours de soin, offrant des rendez-vous gynécologiques et des entretiens avec une psychologue et une infirmière. Le CHU Saint-Pierre, pratiquement seul à répondre aux demandes de stérilisation contraceptive pour des profils en dessous de 35 ans sans enfant, effectue en moyenne 100 stérilisations par an – et ce nombre augmente constamment. Pas de jugement d’ordre moral ici : avant la validation de la demande, l’équipe informe la patiente et discute avec elle de ses motivations et des conséquences de l’intervention, lui apportant ainsi un soutien essentiel dans son choix délibéré.

En dépit des droits établis à la contraception et à l’avortement, on pourrait penser que les femmes en 2023 ont la possibilité d’exercer leur libre arbitre en matière de fécondité. Cependant, dans de nombreux pays, les obstacles et les attaques directes contre ces droits se multiplient de manière inquiétante. La démarche du CHU Saint-Pierre et d’autres hôpitaux dans le monde pour faciliter la stérilisation volontaire contribue à renforcer l’autonomie de choix des femmes et répond à une demande croissante des jeunes femmes nullipares.

Malgré les critiques fréquentes à l’égard de la stérilisation volontaire, cette option demeure cruciale pour les femmes qui ont consciemment choisi de ne pas avoir d’enfant. Elle offre une solution de repli aux méthodes contraceptives temporaires, permettant aux femmes de prendre le contrôle définitif de leur fertilité. Bien que la stérilisation volontaire soit encore entourée de défis et de stigmates sociaux, un nombre croissant de femmes prennent cette décision pour affirmer leur autonomie et résister aux normes sociales établies.

Il est impératif que ce choix de stérilisation volontaire soit respecté en tant qu’option légitime et individuelle. Les professionnel.le.s de santé doivent être formé.e.s pour offrir un accompagnement approprié, exempt de jugement, à celles qui font ce choix courageux. Ces femmes relèvent un défi inhérent au refus de la maternité, contribuant ainsi à mettre fin à l’équation simpliste « femme = mère », à l’injonction sociale à la maternité et au devoir d’enfanter. La nécessité d’une évolution des mœurs pour remettre en question la construction sociale de la séparation des rôles reste cruciale dans la promotion d’une société plus égalitaire et respectueuse des choix individuels des femmes6.

  1. « La ligature ou obstruction des trompes », mis en ligne sur le site « Mon contraceptif ».
  2. Pour en savoir plus : Laurène Levy, Mes trompes, mon choix ! Stérilisation contraceptive : de l’oppression à la libération, Paris, Le Passager clandestin, 2023, 208 pages.
  3. Nora Ninane et al., « La stérilisation volontaire à visée contraceptive comme facteur de transformation positive chez les femmes sans enfant », dans Cahiers de psychologie clinique, 2022/2, no 59, pp. 169-196.
  4. Ibid.
  5. United Nations, « Contraceptive Use by Method 2019 », mis en ligne sur un.org, décembre 2019.
  6. Laurène Levy, op. cit.

Grossesses et maternités : garantir l’autonomie de décision des femmes

Libres, ensemble · 19 mars 2023

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