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Cultiver le lien
grâce au prêt
et à l’échange

Caroline Dunski · Journaliste

Mise en ligne le 18 novembre 2022

Outilthèques, matériauthèques, grainothèques… les initiatives de mutualisation et d’échanges des ressources fleurissent partout en Wallonie comme à Bruxelles. Cette économie du partage vise à créer une société plus durable et à retisser les liens sociaux.

Illustration © Melitas/Shutterstock

À l’occasion de la diffusion du documentaire Semeuses de vie. Les femmes, protectrices de la terre dans le cadre du festival Alimenterre qui se tenait alors dans diverses salles de cinéma en Wallonie et à Bruxelles, Cécile Gilquin et Victoria Parisot ont apporté la grainothèque mobile d’Ixelles dans le sous-sol du Cinéma Galeries à Bruxelles. Elles y proposaient un troc de semences de fin de saison. Sur une table, de petits bocaux en verre remplis de graines diverses attendaient les curieux et les apprentis potagistes urbains. Quelques minutes avant que le film ne commence, un jeune homme est arrivé avec quantités de graines. D’Artemisia, notamment. Il a expliqué qu’il voulait se lancer dans le maraîchage d’un terrain qu’il occupe depuis peu et qui appartient au patron de son père. « Nous avons échangé nos coordonnées et, une semaine plus tard, il a visité le champ que je cultive à Anderlecht sur le terrain de la coopérative maraîchère RadisKale, confie Cécile Gilquin. Il m’a aidée à récolter les haricots. Ce qui nous a surprises, Victoria et moi, c’est d’avoir vu des gens arriver avec des sacs remplis de graines. Habituellement, on s’adresse à un public qui ne sait pas par où commencer et qui ne sait pas où trouver des graines, mais quand on se met à la récolte, on peut vite être submergé. Le public du festival a vraiment joué le jeu, et maintenant on a beaucoup de travail. Il va falloir mettre tout cela dans des sachets. »

Au cœur des projets

Si elle se déplace parfois dans une remorque tractée par un vélo pour proposer des animations de sensibilisation à la nature en ville, la grainothèque mobile, née en 2020 pendant le confinement, dispose de son propre espace dans les bibliothèques francophones et néerlandophones d’Ixelles. Tous les mois, Cécile Gilquin y organise des ateliers gratuits autour de la nature, en collaboration avec Thomas Jean, photographe animalier urbain. Et tous les deux mois a lieu un seed swap, c’est-à-dire un troc de graines de fleurs, de légumes, d’aromatiques et d’arbres, mais aussi de boutures et plantes de jardin, ainsi que de livres de jardinage et botanique. L’échange permet également de rencontrer les voisins et voisines, de conseiller ou d’être conseillé. La fondatrice de la grainothèque se réjouit du fait que la commune ait subsidié le projet si créateur de liens pendant ses deux premières années de vie. En cette fin d’année, il y a beaucoup de travail : mettre toutes les graines dans des sachets, assurer les dernières animations programmées… et repartir à la chasse aux aides. « Nous souhaiterions poursuivre les ateliers et la sensibilisation en 2023, c’est pourquoi nous sommes à la recherche de subsides pouvant nous permettre de rémunérer les intervenants et financer la rénovation de l’outil grainothèque, car c’est un projet qui reste bénévole et qui ne pourrait exister sans financements extérieurs », insiste Cécile Gilquin.

La culture du lien social, la transmission des connaissances et la solidarité sont fondamentales dans les projets de mutualisation.

© Victoria Parisot

Lien social, transmission de savoirs et solidarité

On dénombre une bonne centaine de grainothèques en Wallonie et à Bruxelles. Souvent hébergées dans des bibliothèques, elles trouvent parfois logis dans des lieux plus insolites, tels qu’un bureau aménagé dans un garage à Malonne, des boîtes à livres, des frigos solidaires et, bien sûr, des jardins partagés. Comme celui de La Pépinière, carrefour d’initiatives locales et d’idées à Tournai. « Avant, on organisait des bourses d’échange de graines et de boutures », explique Dom Moreau, cofondatrice de La Pépinière. « Notre grainothèque s’est beaucoup développée pendant la Covid, parce que tout était fermé au début de la saison de plantation. Il y a eu une espèce de boum, y compris au sein de la grainothèque. On a commencé à faire des petites enveloppes sans colle ni agrafes avec du papier recyclé, et elles ont été distribuées par coursiers à pied ou à vélo. Les objectifs de la grainothèque dépassent le simple échange de semences. Ce n’est pas que du troc. Le lien social, la transmission de connaissances et la solidarité sont fondamentaux. Quand on donne des graines aux gens, on parle de la philosophie du lieu. S’ils n’ont pas de graines à offrir, ils ont peut-être du temps pour nettoyer et ensacher les semences. C’est un travail de longue haleine. »

Semer les graines de l’échange passe logiquement par les sous-sols. Et pourquoi pas ceux du Cinéma Galeries ?

© Victoria Parisot

Éviter la décharge

Toujours à Tournai, une matériauthèque a vu le jour fin septembre. Initiative de la Ressourcerie Le Carré, entreprise d’économie sociale et circulaire où travaillent 106 personnes, sous contrat d’employé.e.s ou en processus de réinsertion, elle récupère, pour les vendre à bas prix, des matériaux de construction, sanitaires démontés et fins de carrelages ou de planchers, quand il ne reste que quelques mètres carrés. « Il existe plusieurs modèles de ces matériauthèques, précise Mathias Lefebvre, coordinateur du projet tournaisien. Il y en a beaucoup en France, en Suisse ou aux États-Unis. À Bruxelles, il y a Rotor, une coopérative qui a des contraintes de rentabilité. La nôtre fonctionnera uniquement sur base de dons, par des particuliers ou des professionnels. Pour eux, l’intérêt sera d’éviter le coût du dépôt en décharge. Soit ils viennent les déposer ici, soit nous allons les chercher avec notre camion dans un rayon de 35 km, sauf si les matériaux sont très intéressants. Pour l’instant, ce sont surtout des particuliers qui nous contactent, mais nous sommes en discussion avec la Confédération de la construction. Il y a environ 250 entreprises de ce secteur en Hainaut occidental. L’enjeu est de récupérer directement sur les chantiers ce qui est démonté ou pas utilisé, comme les briques surnuméraires. »

Des outils pour fabriquer du lien social

À cet égard, on doit bien prendre la mesure que cette question des sentiments et des affects, mais aussi leurs interférences avec toutes les rhétoriques de la puissance et de l’absolu, qui se joue dans la transmission des savoirs. C’est sans doute, l’une des réalités majeures auxquelles sont confrontés ceux qui sont amenés, par crainte ou par réticence ou par défaillance, à censurer leurs enseignements et à délaisser l’esprit critique, pour des motifs bien évidemment inadéquats. C’est ce que l’on appelle communément une « autocensure », ajoutant donc un préfixe réflexif à un mot qui exprime une pratique constante dans les régimes autoritaires où l’on veut contrôler arbitrairement, faire pression voire annuler la pratique de la liberté d’expression. Cette posture de la censure est indubitablement redoutable et pernicieuse : elle fonctionne par intimidation et condamnation, par privation et par dissuasion, avec des menaces et du dédain, et, plus que jamais de nos jours, par l’activation de « réseaux » qui deviennent des meutes et où le lynchage peut vite arriver et prendre des proportions extrêmement graves !

Dans ses murs à Maelbeek, Tournevie offre aussi un atelier de menuiserie et de métal avec des machines spécialisées. Tant les débutants que les experts y sont les bienvenus, mais l’usage de ces dernières est réservé aux personnes capables de les utiliser correctement et en toute sécurité. Si ce n’est pas le cas, quatre spécialistes proposent diverses formations qui ne laisseront aucun secret au sujet des scies à ruban, scies à onglet, Dremel, outils pneumatiques, scies sur table, raboteuses-dégauchisseuses ou encore tours à bois… « Nous avons déménagé pas mal au fil des ans », confie Olivier Beys qui se charge de la communication pour Tournevie. « On a dû chaque fois investir dans un nouveau public cible. Notre stratégie est de trouver des acteurs dans le quartier où nous nous installons. »

Il cite de nombreux exemples : Dans les Marolles, nous occupions un espace appartenant au CPAS. À Molenbeek, nous avons travaillé avec le Vaartkapoen, une salle de concert. Et à Anderlecht, avec l’ASBL Sur le pont, qui a installé des bancs et des tables pour jouer aux échecs sur le pont que des citoyens veulent rendre piéton. Cela nous permet de toucher un public que l’on ne trouve généralement pas sur les réseaux sociaux, très varié en matière d’âges et de genres. On essaie de stimuler la cohésion sociale et l’initiative citoyenne. L’objectif est de faire disparaître tous les obstacles au do it yourself en proposant compétences et outils. Pendant les heures d’ouverture de l’atelier, on montre comment les machines fonctionnent et l’échange de conseils se fait de façon horizontale. Il n’est pas rare qu’un utilisateur en aide un autre. »

L’un des points communs à tous ces projets est l’amélioration des relations sociales dans le quartier et la création de dynamiques locales, comme l’organisation de fêtes des voisins. Parmi les personnes qui viennent emprunter, recevoir ou partager, il y en a aussi toujours qui désirent contribuer activement en donnant de leur temps pour bâtir une société plus durable et solidaire.

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