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L’Histoire, une arme intelligente
contre les féminicides

Propos recueillis par Vinciane Colson · Journaliste « Libres, ensemble »

Avec la rédaction

Mise en ligne le 16 février 2023

Au moins vingt-quatre femmes sont mortes en Belgique en 2022 sous les coups de leur compagnon, d’un ex-compagnon ou d’un membre de leur famille. Des femmes tuées parce qu’elles sont femmes. L’Office des Nations unies contre les drogues et le crime estime qu’elles sont 47 000 femmes et filles à avoir été tuées en 2020 par leur partenaire ou un membre de leur famille. Soit un meurtre de femme toutes les onze minutes. Dans Féminicides. Une histoire mondiale, l’historienne française Christelle Taraud retrace l’histoire des féminicides sur les cinq continents, de la préhistoire aux meurtres de masse contemporains.

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Votre livre constitue la plus vaste étude sur les violences faites aux femmes à travers le monde depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Vous avez réuni une centaine d’auteur.es., de militant.e.s, de chercheurs et de chercheuses pour cet ouvrage collectif. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans cette recherche ?

C’est le constat général, d’abord dans mon propre pays, la France. Je regarde aussi bien sûr ce qui se passe sur le continent dans lequel je me trouve, l’Europe ; c’est déjà calamiteux. Mais si on se place à l’échelle du monde, on constate l’ampleur du désastre. Cette histoire m’est revenue par toute une série de sujets que je suivais de loin en loin. J’avais été – et je reste toujours – scandalisée par la situation en République démocratique du Congo et par les féminicides de masse qui s’y déroulent depuis de très nombreuses années. Le terme « violence » n’a plus de sens dans ce contexte-là, il est très important d’utiliser le terme « féminicide ». Pour moi, la RDC incarne l’une des pires choses que l’humanité peut s’infliger.

Qu’est-ce qui vous a ouvert les yeux sur le caractère systémique des féminicides ?

Christelle Taraud (dir.), Féminicides. Une histoire mondiale, Paris, La Découverte, 2022, 928 pages.

C’est le contexte français. Au début des années 2000, deux affaires terribles ont concerné deux femmes qui se trouvaient aux extrêmes du spectre socio-économique. Il y a eu d’abord l’assassinat épouvantable de Sohane Benziane, jeune fille brûlée vive à Vitry-sur-Seine. Et puis, à l’autre bout du spectre, le meurtre de Marie Trintignant. Cela a produit chez moi une sorte d’électrochoc. Je me suis dit : « Finalement, que l’on soit une jeune femme d’origine immigrée vivant dans un quartier populaire ou que l’on soit issue d’une des plus grandes familles du monde culturel, artistique et cinématographique français, on meurt dans des conditions qui ne sont pas très différentes. » J’ai compris que le féminicide traversait toute la société.

Cela signifie-t-il que la violence faite aux femmes a un caractère universel ? Qu’aucune société n’a échappé au patriarcat ?

L’une des forces de ce livre, c’est d’être remonté dans l’histoire humaine jusqu’à la préhistoire ancienne, au moment où nous avons « fait espèce ». Il est difficile de le prouver de manière définitive, parce qu’on a très peu de traces du paléolithique, mais il est fort probable qu’assez vite se soient installés des régimes de force, accaparés par les hommes au travers des quatre pouvoirs (politique, économique, militaire et spirituel/artistique). Dans les années 1970, lorsque les femmes ont commencé à entrer massivement dans les universités, comme étudiantes et comme professeuses (sic), elles se sont emparées de sujets dont elles avaient été exclues, aussi bien en tant que pratiquantes de la discipline qu’en tant qu’objets du récit. Elles ont créé les women’s studies, et un certain nombre de chercheuses, bien souvent militantes, se sont demandé : « Est-ce que le patriarcat est universel ? Est-ce qu’il n’y aurait pas eu, à l’origine, des sociétés matriarcales qui auraient été balayées ? » Elles ont cherché avec beaucoup de conviction et de volonté, et… elles n’ont pas trouvé. En revanche, elles ont découvert des sociétés matrilinéaires (dans lesquelles la filiation est celle du lignage de la mère, NDLR) et des sociétés matrilocales, dans lesquelles ce sont les hommes qui se déplacent dans la famille de la femme lorsqu’il y a mariage. Très peu, mais elles en ont trouvé. Cependant, on n’a pas découvert la moindre trace de sociétés matriarcales, de systèmes dans lesquels les femmes auraient capté tous les pouvoirs et auraient exercé une coercition extrêmement violente sur les hommes.

Dit-on « féminicide » ou « fémicide » ? Le premier concept qui a été forgé est celui de « fémicide ». Il est né à Bruxelles, en 1976, lorsque qu’une quarantaine de chercheuses militantes ont décidé d’organiser le premier tribunal international contre les crimes faits aux femmes.

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Quand les hommes ont-ils commencé à s’en prendre violemment aux femmes ?

Dans la conclusion du livre, Rita Laura Segato, grande chercheuse argentine, explique bien qu’il y a, dans les premières sociétés, un développement généralisé de patriarcats qu’elle appelle « de basse intensité », reposant sur une matrice duale : les femmes et les hommes sont deux êtres différents mais complémentaires. Cela fonctionne assez bien tant qu’il n’y a pas trop de concurrence entre patriarcats. Mais un patriarcat se met à avoir des velléités de contrôle d’espace plus important, au travers notamment des expériences colonialistes, impérialistes ou capitalistes. Et à ce moment-là, le patriarcat mute et se transforme en patriarcat « de haute intensité », changeant le sens de la relation entre les femmes et les hommes. On passe alors d’une matrice duale à une matrice binaire : les hommes contre les femmes. Tous les grands empires impérialistes sont des patriarcats de haute intensité dont l’agressivité est beaucoup plus importante. Ils s’attaquent d’abord à des patriarcats de basse intensité. Et lorsqu’un patriarcat de forte intensité agresse des patriarcats de basse intensité et qu’il gagne, il se passe toujours la même chose : afin de conserver leur place dans leur propre société, les hommes vaincus se retournent contre les femmes.

À quel moment de l’Histoire s’est-on dit que le meurtre d’une femme n’était pas un simple homicide ? Quelle est la généalogie du terme « féminicide » ?

On emploie souvent le terme « féminicide » pour parler de « fémicide ». Le premier concept qui a été forgé est celui de « fémicide ». Il est né à Bruxelles, en 1976, lorsque des chercheuses militantes venant de quarante pays ont décidé d’organiser le premier tribunal international contre les crimes faits aux femmes. Le but de ce tribunal populaire, sans légitimité légale, était de mettre symboliquement en accusation les différents États sur leurs responsabilités historiques et contemporaines concernant les violences faites aux femmes. Au cours de ce procès, cette grande conversation collective, Diana Russel, une chercheuse, grande sociologue née en Afrique du Sud et vivant aux États-Unis, signale qu’il faut sortir de la catégorie des homicides les meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes. Parce que, dit-elle : « Un crime qui n’est pas nommé n’existe pas. » Et donc, si on laisse les meurtres des femmes dans la catégorie des homicides, si on ne reconnaît pas le caractère sexospécifique de ces meurtres, on ne peut pas les prendre en compte et on ne peut pas agir sur eux.

Quelle est la différence entre « fémicide » et « féminicide » ?

Le terme « féminicide » s’inscrit dans un autre contexte. Au début des années 1990, le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis se trouve l’une des zones les plus violentes du monde. En particulier parce que s’y trouve l’un des capitalismes les plus agressifs de la planète. Et sur l’ensemble de la zone frontalière se sont installées des usines de sous-traitance dans lesquelles travaillent souvent des femmes, des « petites mains » issues des minorités. La zone est ultra-dangereuse, non seulement à cause de la violence capitalistique, mais aussi parce que c’est le terrain de jeu des cartels de la drogue sur fond de guerre contre le terrorisme. À plusieurs endroits dans cette zone, des femmes disparaissent. Les familles pren­nent en main la question et commencent à investiguer. Des centaines, voire de milliers de femmes sont retrouvées mortes. Et lorsqu’on exhume les corps, souvent de fosses communes sauvages dans lesquelles on les a jetées tels des déchets, on s’aperçoit que ces femmes n’ont pas seulement été tuées, mais qu’elles sont l’objet d’un « sur-meurtre ».

La société mexicaine est sidérée. Marcela Lagarde y de los Ríos, anthropologue, chercheuse et grande femme politique, décide de forger un nouveau concept : « Ce qui se passe à Ciudad Juárez est lié à une nécropolitique, une politique de la mort. Et quand cette politique de la mort frappe en particulier les femmes, c’est un féminicide. » Il correspond, selon elle, à quatre points essentiels. C’est un crime collectif, c’est-à-dire que l’ensemble de la société est engagé dans le processus. C’est un crime de masse, puisqu’on ne tue pas une personne, on en tue des dizaines, des centaines, des milliers. C’est un crime étatique, parce qu’il y a collusion entre l’État, des institutions de l’État et des membres de l’État qui participent activement à la chose. Et enfin, c’est un crime à tendance génocidaire, parce qu’il ne s’agit pas seulement de tuer un corps physique, il s’agit de s’attaquer à une identité.

Dans le livre, vous allez encore plus loin en parlant de « continuum féminicidaire ». Qu’entendez-vous par là ?

Cela renvoie à une volonté très claire de ne pas se limiter aux conséquences. Pour moi, les concepts de « fémicide » et de « féminicide » – fort utiles, bien évidemment – sont surtout impor­tants pour travailler sur les conséquences : la mort des femmes. J’ai dirigé ce livre dans un souci de mettre en place une société où les femmes ne meurent plus, dans le but de créer un outil pour travailler, non seulement sur les conséquences, mais sur les causes. L’important est de comprendre pourquoi, dans nos sociétés contemporaines, on a encore affaire à des hommes qui violent et qui tuent les femmes. Alors que tout le monde sait qu’il s’agit de crimes. Pour cela, il faut comprendre que tout part d’un système très ancien d’écrasement. Le continuum féminicidaire a pour vocation d’éclairer, de la naissance à la mort, toutes les violences que les femmes peuvent rencontrer.

Féminicides: un fléau mondial et persistant

Libres, ensemble · 4 février 2023

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