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Le CAL, l’allié le plus désintéressé de tous les bouddhistes ?

Jean Leclercq · Professeur ordinaire à l’UCL et membre de l’Académie royale de Belgique

Mis en ligne le 19 janvier 2026

Le président honoraire du Centre d’Action Laïque, Maître Henri Bartholomeeusen, aimait affirmer que « la laïcité est l’avenir des religions ». Certains y voyaient une forme de subtile malice, d’autres l’expression de la préséance de l’initiative laïque. Pour ma part, j’ai toujours pensé que cette subtile formule offrait une ligne d’action pour penser les rapports du politique et du théologique, tout en garantissant nos libertés fondamentales et absolues. En effet, si le principe de « laïcité » permet de rigoureusement construire le lien social et politique sans l’inspirer – voire le fonder – à partir d’une foi ou d’une religion, il est aussi soucieux de produire des libertés et de les garantir. Notamment celles de penser, de croire ou de ne pas croire, ou encore de s’associer.

Illustrations : Max Tilkenkamp

À partir de cette hypothèse, je voudrais revenir sur ce qui s’est tramé, lors de la dernière mandature parlementaire, quant au long processus de reconnaissance du bouddhisme en Belgique ou, plus exactement, de l’Union bouddhique belge (UBB), ce qui n’est absolument pas la même chose. Je pense évidemment à une des dernières commissions de la justice de la précédente mandature, après laquelle le projet de loi aurait pu être voté. Or il n’en fut rien. Hélas, cette nouvelle péripétie fut expliquée par certains comme étant le résultat d’un « lobbying » et d’une ingérence du CAL dans les travaux parlementaires.

Le temps s’étant écoulé, il est utile de revenir sur quelques aspects de cet épisode, en réfléchissant à ce qui fut en jeu. Mais d’abord, un mot sur ma situation dans ce contexte. En effet, je fus convoqué, en tant qu’expert, par la présidente de la Commission de la Justice de la Chambre des représentants, en ma qualité de « professeur » ; en ayant déclaré, comme le veut le règlement, qu’en rien je n’étais associé « à des initiatives relatives à la législation de cet examen » et que je n’étais pas « rémunéré pour ma contribution à l’audition ».

Le rôle de l’expert, pas celui du militant

Dès lors, avec les compétences de mon métier et de ma formation, j’ai détaillé les raisons me permettant, dans le cadre de l’examen de ce « Projet de loi portant sur la reconnaissance du bouddhisme », de penser que la proposition de l’UBB de se désigner comme « organisation philosophique non confessionnelle » n’était pas fondée. J’ai avancé méthodiquement un ensemble de données scientifiques et de faits objectifs, et j’ai la claire conscience qu’ils ont fortement interpellé les députés et ébranlé bien des revendications.

Quoi qu’il en soit, pour rappel, c’est donc le 12 mars 2024 que s’est tenue une longue séance de la Commission de la Justice1 sur le projet de loi évoqué plus haut. Elle consistait à écouter les représentants de l’UBB et du CAL, ainsi que des experts académiques. Elle avait un caractère consultatif, de sorte à éclairer le travail législatif parlementaire et à donner une appréciation du projet de loi.

Malheureusement, pour discréditer mon intervention, certains l’ont réduite à une charge militante et cryptée du CAL dont je suis effectivement un administrateur. C’est hélas la dure et fréquente réalité du monde académique d’être réduit à d’éventuelles appartenances qui sont de facto comprises comme des militances. On ne doit pas sous-estimer la gravité de ces postures puisque, outre le soupçon véhiculé et le réductionnisme tellement facile, ce sont surtout un droit et une liberté, ceux de s’associer, qui sont pernicieusement contestés. Comme s’il fallait totalement occulter les identités multiples de chacun de nous et, bien entendu, jeter d’emblée le soupçon de partialité sur le travail de l’expert académique qui ne serait pas capable de faire la part des choses.

Qui écoutera les débats constatera que ce fut un temps de travail de haute précision, qui fit très vite apparaître que le projet n’était pas prêt pour un vote en Assemblée plénière. Les avertissements prudentiels et parfois très sévères des constitutionnalistes, mes remarques sur la nature cultuelle et religieuse du bouddhisme et les interrogations très précises des députés – notamment quant à l’organisation structurelle et juridique de l’UBB – montrèrent que la proposition devait être améliorée, et même repensée.

Ceci déconstruit totalement l’idée d’un « droit de veto » émis par le CAL ! D’autant que, si le secrétariat général du CAL fut légitimement convoqué, c’est parce que la catégorie d’« assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle » qui le caractérise était aussi mobilisée par l’UBB pour le processus de sa reconnaissance, dans l’esprit de l’article 181 de la Constitution. Le CAL, abrité par cette « catégorie », eut à juste titre l’occasion d’expliquer sa propre position.

Il attira surtout l’attention sur l’arrêt du 5 avril 2022 de la Cour européenne des droits de l’homme, condamnant la Belgique pour discrimination fondée sur la liberté religieuse, par suite d’une requête émanant des témoins de Jéhovah. Sans lever cette insécurité juridique, il ne peut y avoir, selon lui, d’avancée significative et sécurisée, en raison de la fragilité des actuels critères de reconnaissance mobilisés et du risque d’une procédure arbitraire.

Le risque d’une confusion des catégories

Pour ma part, l’orientation professionnelle donnée par ma convocation m’a fait questionner, d’un côté, la légitimité de l’usage de cette catégorie du « philosophique non confessionnel » pour l’UBB et, de l’autre, la pertinence, en matière de forme et de contenu, de son éventuelle application à l’UBB, en comparaison avec son utilisation pour le CAL. Car n’oublions pas qu’en Belgique, dans un système historique de reconnaissance des « cultes », le législateur a ouvert une voie originale puisqu’il a eu l’intelligence de dire que l’on pouvait financer autre chose que du religieux/cultuel, en reconnaissant, via une catégorie spécifique et sans qu’il y ait un monopole, un mouvement ancré dans l’humanisme laïque et prônant le libre examen.

Il va de soi que la création d’une telle catégorie oblige à respecter sa réalité effective spécifique et la justesse des applications de ce qu’elle veut signifier. Sans quoi une catégorie n’a plus de sens et devient un fourre-tout. D’où la question portant sur l’application au bouddhisme ! Notons qu’il aurait été pertinent de s’interroger sur l’ambition d’ouvrir l’autre catégorie de l’article 181, celle de « culte/religion », à d’autres réalités que celles issues des monothéismes de la fraternité abrahamique. Hélas, aucun signe en ce sens de la part des six cultes reconnus. Aucune contribution éclairée et impartiale. Rien !

Une désacralisation aux accents européocentrés

En plus de cette interrogation sur la pertinence de l’application cohérente et légitime de ladite catégorie au bouddhisme, qui me semble relever d’un culte, comme je l’ai démontré, je me suis aussi demandé s’il n’y avait pas ici une puissante tentative « belgo-belge » de désacralisation du bouddhisme, de sorte de le faire rentrer dans un contexte singulier, en procédant à une forme indue et non consentie de sécularisation, voire « d’étatisation ». En somme, une forme de néocolonialisme européocentré, nettement marquée par la compréhension judéo-chrétienne de la « religion ».

J’en veux pour preuve que nos concitoyens de confession bouddhiste – notamment ceux originaires d’Asie – mais aussi de nombreux intellectuels, se sont sentis instrumentalisés par cette opération de réduction à la catégorie du « philosophique non confessionnel ». Exactement comme ce qui se produisit lors de la reconnaissance de l’islam, ce que certains concitoyens de cette confession dénoncent encore. Dès lors, un mouvement qui, en plus, se présente comme étant celui qui est (et sera) apte à dire qui peut – ou pas – rejoindre « l’Union », et ceci dans un cadre national (« de Belgique »), a-t-il vraiment l’autorité morale et incontestable pour infliger une telle distorsion définitionnelle aux bouddhismes historiques et contemporains, et bien entendu à leurs potentiels adeptes et pratiquants ?

Une liberté spirituelle à préserver

Voilà le cœur du problème ! En plus de refuser au bouddhisme la classification universelle habituelle des religions (il est le quatrième), quelques-uns lui imposent une nouvelle nature et décident qui peut en être ou pas ! Voici pourquoi le propos liminaire d’Henri Bartholomeeusen montre ici toute son efficience protectrice et, de façon originale, son utilité spécifique, tant il est patent qu’il permet de préserver la liberté de croire et, en pareil cas, de faire en sorte que les fondamentaux d’une conviction soient reconnus, pour ce qu’ils sont évidemment. En sorte aussi que, pour ceux qui le pratiquent, le bouddhisme reste bien, comme le dit le bouddhologue Philippe Cornu, une « religion avec une prédominance de l’aspect “voie spirituelle”, qui privilégie le chemin individuel »2.

Lors de cette Commission, j’ai redit que s’il y a, en bouddhisme, une part de « philosophique non confessionnel » comme il y en a une en christianisme et en judaïsme (notamment dans leurs composantes laïques), on n’est pas en droit de les y réduire. Des catholiques revendiquent aussi, comme des bouddhistes, que la transcendance soit au cœur de chaque expérience intérieure ou spirituelle. Mais il n’en demeure pas moins que le christianisme n’est pas réductible à une philosophie, quand bien même certains le voudraient. On peut avoir une religion sans dieu, mais avec des divinités ayant une portée symbolique, pouvant même être vénérées. Il n’existe donc pas qu’une définition monothéiste de la religion. Elle peut aussi être non théiste, sans pour autant être athée, car des dieux y sont agréés, au sens théiste de l’expérience !

Que conclure ? Que le professeur que je suis ne fut ni un schizophrène ni un lobbyiste du CAL, ce 12 mars ! Il a dit des choses, librement et en conscience, avec la certitude que le principe de « laïcité » est riche de la sauvegarde de nos libertés fondamentales, et que la raison démocratique est là pour que soient adéquatement reconnus ceux qui méditent et vivent les Quatre Nobles Vérités, à l’exemple du Bouddha.

  1. « Commission de la Justice (Yourcenar) : Projet de loi no 3782/1 – Audition », mis en ligne sur media.lachambre.be, 12 mars 2024.

  2. RTBF La Première, « Le bouddhisme, philosophie ou religion ? », mis en ligne sur rtbf.be, 28 mai 2019.

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