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Sécularisation:
un principe en alerte

Thomas Gillet · Philosophe et éthicien

Mis en ligne le 15 janvier 2026

Séculariser, au sens étymologique, c’est rendre au siècle, rendre au temps, au temporel, sa primauté. Certains ont pu penser que la sécularisation – entendue classiquement comme le processus par lequel le pouvoir politique et le pouvoir religieux1 se séparent et accordent la primauté exclusive au pouvoir temporel2 sur le pouvoir spirituel – était un acquis définitif de nos sociétés démocratiques. Un processus qui, même inachevé, était inéluctable. Mais qui s’avère semé d’embûches.

Illustrations: Max Tilkenkamp

Fruit de longues et souvent douloureuses luttes, la sécularisation devait garantir un espace public où la citoyenneté primait sur l’appartenance confessionnelle, et où l’État fondé sur le principe de laïcité s’affirmait comme garant impartial des droits et libertés. Pourtant, ce processus se trouve aujourd’hui remis en cause de manière frontale ou détournée en Belgique, en Europe et ailleurs dans le monde. Le religieux, loin d’accepter son renvoi à la sphère individuelle de l’intime, revient hanter la sphère publique, porté par des forces conservatrices ou populistes qui voient dans le sacré un levier identitaire et politique au service de leur vision rétrograde, liberticide et inégalitaire de la société.

Une conquête historique aussi laborieuse qu’inaboutie

La sécularisation n’est pas tombée du ciel: elle résulte de siècles de luttes. Force est de constater que dans notre pays, les chantiers de la sécularisation vers une société laïque s’apparentent à un combat permanent contre les pesanteurs du passé et les offensives du présent. Chaque année, les plus hautes autorités de l’État assistent au Te Deum du 21 juillet, cérémonie monarchique où le religieux bafoue la plus élémentaire neutralité en se mêlant sans complexe au protocole officiel. La question scolaire, loin d’être réglée, est marquée par l’influence du SeGEC3 dont le secrétaire général a appelé récemment les évêques à réinvestir le processus décisionnel de l’enseignement catholique4. Ce réseau est défendu avec une vigueur intacte par les partis politiques issus du pilier chrétien ou lui faisant les yeux doux, au détriment d’un enseignement public exsangue. Les avancées éthiques chèrement acquises, comme la dépénalisation de l’IVG ou la légalisation de l’euthanasie, font sans cesse l’objet de tentatives de remise en cause des partis ou des élues et élus politiques au nom de leur « éthique » qui n’est autre que l’imposition au corps social – et aux corps des femmes en particulier – d’une morale confessionnelle qui nie le consensus scientifique. Sur les questions d’éducation, l’introduction et l’élargissement du cours de philosophie et de citoyenneté ou de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle ont suscité une levée de boucliers de divers milieux religieux, soucieux de conserver la mainmise sur la formation morale et identitaire des jeunes générations. Enfin, les offensives visant à contester l’interdiction du port des signes convictionnels par les agents de la fonction publique et la tentation d’assigner des électorats sur base de communautés religieuses montrent combien la sécularisation reste fragile face aux calculs électoraux et aux leviers identitaires perçus et présentés comme déterminants sur le plan politique. Ce petit tour d’horizon, non exhaustif, pointe quelques symptômes d’une sécularisation freinée qui entrave l’application du principe de laïcité, dont l’idéal demeure inachevé.

Sécularisation et laïcité: outil et idéal

Rappelons que si la notion de sécularisation ne se confond ni avec l’athéisme ni avec la simple privatisation de la religion, elle désigne le passage d’un ordre social fondé sur des vérités religieuses à un ordre politique où la légitimité des normes s’ancre dans la volonté rationnellement et publiquement débattue des citoyennes et citoyens. La sécularisation n’interdit pas la foi, elle l’émancipe: chacun est libre de croire ou de ne pas croire, sans que cela détermine ses droits et ceux des autres. En ce sens, elle s’articule étroitement avec la laïcité, comprise comme le cadre juridique et politique qui garantit l’égalité et la liberté de toutes et tous, tel que précisé par les statuts du Centre d’Action Laïque: « La laïcité est le principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des droits humains sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse. Il oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen. »

La laïcité est indissociable de la sécularisation mais ne se réduit pas à elle. Elle traduit l’exigence institutionnelle d’un État neutre et d’un espace public commun, affranchis de la tutelle et de l’ingérence religieuses.

Un retour du religieux?

De multiples indices témoignent aujourd’hui d’un reflux, d’une reprise de surface du religieux dans l’espace public. L’extrême droite, dans plusieurs pays européens, réactive des rhétoriques religieuses pour nourrir un nationalisme excluant: du slogan « Dieu, patrie, famille » aux références à une prétendue et réductrice « identité chrétienne » de l’Europe. Par ailleurs, la protection de la jeunesse reste un terrain disputé: certains voudraient réintroduire des normes confessionnelles dans l’éducation ou les structures d’accueil, assignant les enfants à une identité au détriment de leur liberté de conscience et de détermination. Pensons aux propos de Pierre-Édouard Stérin, milliardaire français et mécène de mouvements chrétiens traditionalistes, appelant à faire davantage d’enfants de « souche européenne » et à les faire baptiser5. Nous constatons également un retour des limitations de la liberté d’expression sous prétexte de la protection du sacré. Retour couronné par la réintroduction, en 2023, d’un délit de blasphème au Danemark sous la forme d’une loi réprimant la profanation des textes sacrés en réponse à plusieurs destructions publiques du Coran et aux menaces d’attentats qui en ont résulté6.

Le champ de la liberté d’expression n’est donc pas épargné. Les pressions dogmatiques, qu’elles émanent de mouvements religieux traditionnels ou de courants fondamentalistes, conduisent par endroits à des censures directes ou indirectes: œuvres retirées, conférences annulées, discours surveillés. À l’école aussi, certains élèves contestent les contenus de cours au nom de leurs croyances. La liberté académique et celle d’enseigner, piliers de la pensée critique, de la diffusion des savoirs comme la liberté artistique et la création qui en découle, se trouvent fragilisées par ces attaques qui rappellent que la sécularisation n’est jamais acquise.

Une vigilance active nécessaire

Il ne s’agit pas d’une vaine querelle philosophique. L’affaiblissement de la sécularisation menace directement l’universalité des droits et libertés. Là où la norme religieuse regagne du terrain, supplante ou devient la norme civile, ce sont les droits des femmes, des minorités, des personnes LGBTQIA+ qui se voient violemment remis en question. C’est la liberté de chercher, d’enseigner, de choisir, de créer, qui vacille. C’est, en définitive, l’idée même de citoyenneté égalitaire et commune qui se fragilise et s’efface, au profit d’identités exclusives et hiérarchisées.

La sécularisation reste un outil nécessaire dans l’application du principe de laïcité. Elle en est l’aboutissement humaniste et démocratique le plus solide. Encore faut-il la comprendre, faire preuve de pédagogie dans son explication et rappeler l’importance de transmettre cet idéal aux jeunes générations. Car là où le religieux revient comme instrument politique, il n’apporte pas seulement des croyances dogmatiques: il porte des frontières, des exclusions, des silences et des comportements imposés.

C’est pourquoi nous devons réaffirmer que la sécularisation est l’une des conditions de la coexistence pacifique des croyances dans une société démocratique. En ce sens, elle participe à garantir que la liberté de chaque personne – croyante ou non – ne se joue pas au détriment de celle des autres. Défendre ces principes, c’est défendre l’horizon universel des droits de la personne humaine et l’idéal démocratique d’égalité et de liberté garantis par un État impartial.

  1. Notons à cet égard que la dualité conceptuelle historique entre pouvoir temporel et spirituel qui a longtemps légitimé les croyances religieuses comme sources acceptables de pouvoir politique est contestable du point de vue philosophique.
  2. Entendu comme le pouvoir politique des hommes.
  3. Secrétariat général de l’enseignement catholique.
  4. « Le nouveau secrétaire général du SeGEC houspille les évêques… et souhaite que l’Église s’investisse davantage dans l’école catholique », dans
    La Libre, 21 août 2025.
  5. Valentin Boissais et Lise Tavelet, « “Avoir plus de bébés de souche européenne” : qui est le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin ?« , mis en ligne sur rtl.fr, 1er août 2025.
  6. Libération/AFP, « Le Danemark adopte une loi controversée interdisant les autodafés du Coran« , mis en ligne sur liberation.fr, 7 décembre 2023.

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