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Créer pour résister

Catherine Haxhe · Journaliste

Mis en ligne le 19 janvier 2026

Certaines professions jouent depuis la nuit des temps une fonction critique essentielle dans l’espace civique et la vie démocratique ; leur sécurité et leur liberté relèvent de l’intérêt général. Les journalistes, les universitaires et les artistes constituent un pilier fondamental d’une société démocratique. Contribuant, chacun à sa manière, à informer les citoyens, à nourrir notre pensée critique, à bousculer le débat public. Défendre l’espace culturel comme lieu de liberté et de dialogue, inventer de nouvelles stratégies de résistance, voilà le rôle crucial de l’artiste, pour autant qu’on lui laisse les coudées franches.

Illustrations : Max Tilkenkamp

Dans de nombreux pays, les artistes doivent faire face à la censure, à l’ingérence, à l’intimidation, voire à la violence. Chez nous aussi, l’inquiétude grandit, en particulier en période de crise. Pièces de théâtre annulées, expositions censurées, festivals menacés. Les attaques contre la culture se multiplient. Or la liberté artistique est un élément crucial de la liberté d’expression, protégée par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle englobe le droit à l’expression créative, à la participation à la vie culturelle et à la jouissance des arts. Au sein de l’Union européenne, la liberté et la diversité culturelles sont reconnues dans la Charte des droits fondamentaux.

Des risques croissants de par le monde

Alors que la liberté d’expression est théoriquement garantie par de multiples conventions internationales que la plupart des États ont ratifiées, les violations de ces droits humains fondamentaux continuent dans bien des régions. En outre, un nombre croissant de groupes de pression menacent la liberté artistique tout en faisant avancer leurs propres idéologies. Selon le dernier rapport de Freemuse, une ONG de défense de la liberté artistique : « L’état de la liberté artistique en Europe s’est détérioré ces dernières années, rendant la situation alarmante. Dans 72 % des 380 cas enregistrés par [l’organisation], les autorités gouvernementales sont responsables des violations. Les lois les plus fréquemment utilisées pour faire taire les artistes sont la loi antiterroriste, l’insulte à l’État et à ses symboles, les valeurs religieuses qui privent la liberté artistique, entre autres. Selon Srirak Plipat, directeur exécutif de Freemuse, la tendance à censurer les artistes et les œuvres d’art LGBTQIA+ se poursuit également. “Security, Creativity, Tolerance and their Co-Existence” documente la plupart des cas de censure dans la musique (39 %), les arts visuels (22 %), le théâtre (17 %), le cinéma (13 %), tandis que la littérature (7 %) et la danse (2 %) restent aussi attaquées. »1

Chez nous aussi, les risques sont bien concrets, nous rappelle Srirak Plipat : il y a « le recours grandissant aux lois sur les “agents étrangers” pour réprimer les voix dissidentes, les ingérences politiques dans les institutions artistiques publiques qui limitent la programmation artistique indépendante, les restrictions fondées sur la religion et la morale qui affectent de manière disproportionnée les femmes, les artistes LGBTQIA+ et les communautés minoritaires, la censure renforcée de l’expression artistique liée à la crise à Gaza, notamment en Allemagne et aux États-Unis, ou encore la vulnérabilité accrue des musiciens et des interprètes… Et ce n’est qu’un début. »

La censure, une entrave à la liberté artistique

En matière de censure, on se souvient de la polémique autour de la présence d’Amir cet été aux Francofolies, certains artistes dénonçant ses liens avec le régime israélien et ses prises de position sur le conflit israélo-palestinien. Sans oublier l’annulation récente au Gand Festival de Flandre du concert que devait diriger le 18 septembre le chef israélien Lahav Shani, les organisateurs ayant indiqué regretter que le chef refuse « de clarifier sa position » et maintienne « l’ambiguïté » sur la guerre à Gaza, quand d’autres pointent une mesure antisémite. Le directeur artistique du Théâtre royal flamand (KVS), quant à lui, a estimé que la virulence du débat prouve l’efficacité du boycott culturel : « L’indignation morale après la déprogrammation du chef d’orchestre israélien au festival de Gand est sélective, estime Michael De Cock. Après l’invasion russe de l’Ukraine, tout le monde semblait reconnaître la nécessité d’un boycott culturel. Soudainement, la culture intéresse tout un chacun. Qui l’eût cru ? » Louise Haxthausen, directrice du Bureau de liaison de l’Unesco à Bruxelles, souligne de son côté que « la restriction de la liberté artistique n’est pas seulement un obstacle à l’épanouissement de la culture, mais le premier signe d’alarme de la mauvaise santé de nos démocraties ».

Du flop au flip

Sara Selma Dolorès, figure historique de la scène queer, ne dit pas autre chose : « Je crois que la question de la liberté d’expression artistique aujourd’hui arrive dans un momentum très intéressant parce qu’on la découvre de plus en plus instrumentalisée. C’est la liberté d’expression des uns contre la liberté d’expression des autres. C’est passionnant à regarder, surtout à l’ère des populismes, car c’est un thème défendu par la droite et l’extrême droite et les populistes de tous genres. » Les sujets qu’aborde l’artiste appartiennent plus volontiers au domaine de la nuit qu’à celui du jour, à la chanson populaire plutôt qu’à l’harmonie, et son groupe folklorique, la Consœurie des connasses, avait choqué lors de sa sortie au carnaval de La Louvière en 2024. Un procès-verbal avait été dressé par la police de La Louvière pour outrage public aux bonnes mœurs. De son côté, le groupe a répliqué par un dépôt de plainte à la suite d’un harcèlement et de nombreuses menaces de haine et de mort reçues. « La Consœurie des connasses, au début, c’était un atelier artistique qui se tenait au centre culturel de La Louvière et qui avait l’opportunité de sortir dans le cadre des soumonces du carnaval. On était très clairement dans une démarche où l’art s’empare de questions sociales, en l’occurrence, la place des femmes dans la société que l’on amenait dans un contexte folklorique plutôt codifié. De façon innocente, on a voulu créer un truc joyeux, subversif, mais dans un esprit carnavalesque. Et en fait, on est allé de malentendu en malentendu. Ce fut un fiasco. Il n’y avait pas d’homophobie latente de la part des opposants, mais il ne fallait pas toucher au costume du Gille, question de respect et de tradition. Finalement, nous l’avons compris. Si nous avons subi ces attaques de manière très frontale, c’est parce que ça se passait dehors, dans la vraie vie. La liberté d’expression en Europe est très paramétrée et c’est une bonne chose ! On ne peut pas, comme aux États-Unis, affirmer que les chambres à gaz n’ont pas existé sans être instruit par un juge. On ne peut pas dire n’importe quoi. Il y a comme un cordon sanitaire. C’est plutôt heureux. Ce qui me gêne, en revanche, c’est l’élastique sur la liberté d’expression qui est tiré par les partis politiques pour l’instrumentaliser. »

Des signaux dans le rouge

Statistique et rentabilité, soumis au seul impérialisme du pragmatisme, du conceptuel et de l’utile, sont, pour beaucoup d’acteurs culturels, des signaux dangereux. « Nous n’en sommes pas encore comme dans certains pays, dits “autoritaires”, ni comme aux États-Unis »2, confie Virginie Demilier, directrice générale du théâtre de Namur. « Mais tous nos signaux sont en alerte. Je mets des points d’attention régulièrement dans la préparation de mes réunions, je remarque que je dois de plus en plus répondre du “remplissage” de nos spectacles. Nous cultivons une liberté de programmation, nous allons du plus engagé au plus poétique, intimiste. Nous tenons à rester un espace de dialogue avec la cité et sur divers sujets. Si un spectacle ne remplit pas, ce n’est pas grave, notre rôle est aussi d’offrir un lieu contestataire, il ne faut pas à tout prix faire du chiffre, mais je crains qu’on me le demande davantage. Et dans ce cas, c’est la liberté de création qui en sera affectée et la liberté du public de découvrir des choses très différentes. »

Caroline Coste, historienne de l’art, travaille depuis plus de dix ans au sein du service culture de la province de Liège. Elle ajoute : « J’ai tout d’abord travaillé avec les centres culturels de la province de Liège. Nos réflexions portaient davantage sur “comment proposer de l’art contemporain dans des lieux aux publics divers”. Je constate aujourd’hui que cet objectif a été réduit, voire supprimé, au profit de manifestations plus spectaculaires et plus visibles, en matière de fréquentation, pour le politique. On est soumis à cette pression du chiffre : combien de personnes attendues au vernissage ? Quel public cible ? La médiation passe avant le contenu et la pertinence d’une exposition ou d’un événement. Si nous devons nous plier à des principes plus marketing que culturels, mais en continuant de mener à bien des projets artistiques ambitieux, il est indispensable d’adapter son budget à ces projets et non l’inverse. »

Couvrir cet art qu’ils ne sauraient voir ?

La situation est à ce point inquiétante que l’Institut fédéral des droits humains (IFDH) a lancé une enquête en ligne d’octobre à novembre 2025 auprès des journalistes, universitaires et artistes en Belgique pour évaluer leur sentiment de sécurité, les expériences d’ingérence, de censure ou d’intimidation, ainsi que la perception de la liberté artistique. Les données analysées en collaboration avec l’Université catholique de Louvain (Support en méthodologie et calcul statistique) seront adressées au Parlement fédéral. Le but ? Contribuer à une meilleure protection de ces voix critiques et au renforcement de la vie démocratique. Sara Salma Dolorès conclut, optimiste : « Malgré les mauvais signaux, moi qui n’ai ni le bagage, ni la légitimité, si ça tourne mal, je compte mettre des grains de sable dans la roue du système pour saboter tout ça. Et ça, je crois que c’est à la portée de tous. »

Ainsi, confirmant l’alerte, l’écrivain belge Giuseppe Santoliquido signait tout récemment une « carte blanche » dans le journal La Libre: « Ces attaques contre le monde culturel transmettent à nos jeunes le message que tout ce qui n’est pas rentable est dérisoire, que l’inconfort de l’inconnu, par la découverte, par exemple, d’un livre, d’une pièce, d’une musique que l’on ne comprend pas, qui nous paraît abstraite, est une perte de temps ridicule, une excentricité pour individus non productifs, pour parasites. Elles prétendent, ces attaques, dans toute leur létalité démocratique, qu’il n’est pas vital de percevoir le monde et les autres différemment ce que seule la culture permet, de les découvrir sous un angle inattendu, afin de nous prémunir contre la servitude et l’oppression. »3

Ou comme le disait l’artiste-poète Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » et reste le rempart démocratique nécessaire contre les régimes autoritaires.

  1. « Freemuse 2025 State of Artistic Freedom report”, 28 mai 2025.

  2. Le président des États-Unis a demandé un audit des musées du pays qu’il considère comme le dernier repaire du « wokisme ». Il reproche aux temples de l’art de donner trop de place aux minorités, de ne voir que les aspects négatifs et conflictuels de l’Amérique, par exemple l’esclavage.

  3. « La culture des pique-assiettes », mis en ligne sur lalibre.be, 2 octobre 2025.

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