La tartine
Enseignement :
l’égalité, à tous les prix
Mis en ligne le 19 janvier 2026
Il fallut un long combat tout au long du XIXe et du XXe siècle pour qu’un enseignement public, neutre et en principe gratuit puisse simplement exister à côté de l’enseignement privé catholique. Mais la défense de l’école publique n’a pas perdu sa raison d’être tant l’influence de l’Église catholique pour défendre son réseau (au détriment des réseaux publics) est prégnante. À cet égard, la question des subventions et de la rénovation des bâtiments scolaires illustre cette volonté de défendre ses propres intérêts, à tout prix.
Illustrations: Max Tilkenkamp
« Un enfant = un enfant ». C’est par ce slogan retors que le Secrétariat général de l’enseignement catholique (SeGEC) avait lancé une campagne de communication réclamant un meilleur financement pour les élèves du réseau privé confessionnel, et ce, en pleine période électorale (2019). Si le refinancement exigé par le SeGEC répond en partie au respect des accords de la Saint-Boniface, il faut compléter l’analyse pour s’apercevoir qu’il ne s’agit que d’une étape pour le SeGEC, dont les revendications vont progressivement définancer l’enseignement public organisé…
Car si le slogan « un enfant = un enfant » peut être qualifié de retors, c’est d’abord parce que personne ne peut contester cette affirmation. Qui a en effet un jour plaidé pour davantage d’inégalités entre élèves ? Personne. D’abord car personne ne le peut puisque l’égalité est un principe constitutionnel, mais également parce que personne ne l’a jamais voulu. Un enseignement de qualité nécessite que chaque élève bénéficie à tout le moins des mêmes chances de réussite et d’émancipation sociale. Pourtant, ce slogan passe sous silence un certain nombre d’éléments qui font du réseau confessionnel privé un acteur de l’enseignement qui pense surtout aux intérêts financiers de son propre réseau, parfois au détriment des autres.
Le financement, un équilibre toujours contesté
Cette question du financement des réseaux fut un temps « réglée », puisque les Accords de la Saint-Boniface (2001) prévoyaient déjà que les subventions de fonctionnement des réseaux subventionnés atteignent 75 % des moyens de fonctionnement du réseau officiel de l’État. Par subvention de fonctionnement, on entend l’ensemble des dépenses liées au fonctionnement quotidien d’une école, comme le chauffage. Or, depuis le Pacte scolaire de 1958, ces écoles ne percevaient que 50 % de ces moyens ; donc – théoriquement – un manque à gagner de 25 %. C’est sur cette information partielle que le SeGEC prétend que « Nathalie, inscrite dans l’enseignement catholique, perçoit 542 euros, alors que David, inscrit dans le réseau officiel, en reçoit 1 015, soit le double ». Mais il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir, car pour appréhender correctement le financement par tête d’élève, il faut élargir la focale. En effet, par ce slogan retors, le SeGEC omet sciemment d’ajouter dans cette somme les subventions-traitements, c’est-à-dire les salaires des enseignants, qui représentent plus de 70 % du financement d’un élève, ou encore le financement des bâtiments scolaires. Par conséquent, l’État financerait en réalité Nathalie à hauteur de 4 542 euros, et David à hauteur de 5 015 euros. Donc – théoriquement – un manque à gagner de 9 % selon les estimations les plus favorables.
Autre classe, même ambiance : lors de la précédente Déclaration de politique communautaire, un des deux formateurs reprend mot pour mot le slogan « un enfant = un enfant » pour justifier une mesure phare selon laquelle « le taux de subventionnement du libre s’établira à 92 % d’ici dix ans ». Cette mesure va bien au-delà des Accords de la Saint-Boniface, ce qui peut paraître étrange au regard des finances de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais surtout des économies drastiques annoncées par le futur gouvernement. En réalité, la solution est toute trouvée : à défaut de pouvoir augmenter le taux de subventionnement du libre, on diminuera la dotation de l’enseignement organisé par la Communauté française afin d’atteindre les 92 % ! En d’autres termes ? On définance l’enseignement public pour refinancer le libre privé. Ou encore, on prend chez l’un pour donner à l’autre. Voilà comment des années de lobbying ont permis à l’enseignement catholique de se financer in fine sur le dos de l’enseignement officiel.
Quand la rénovation devient une bataille de réseaux
Évidemment, ce slogan retors ne peut pas fonctionner à tous les coups. Il suffit alors de le tordre encore plus. Pour cela, revenons au fameux projet de refinancement des bâtiments scolaires instauré lors de la précédente législature. Après une première répartition par réseaux, contestée par le SeGEC, qui considérait ne pas recevoir assez alors que des fonds publics financent des bâtiments privés, la Cour constitutionnelle a invité le gouvernement à revoir sa copie afin de distribuer la manne providentielle européenne selon une méthode objective et plus équitable. Ainsi, toutes les écoles désireuses de bénéficier d’un budget pour la rénovation de leurs bâtiments ont été invitées à rendre un dossier complet. La répartition de cette aide financière européenne allait désormais se faire sur base de critères objectifs à même de mettre « l’accent sur les dossiers les plus qualitatifs pour contribuer à la transition énergétique, mais aussi au bien-être de nos élèves et de nos corps pédagogiques ». En l’occurrence, l’idée était de rénover en priorité les bâtiments les plus délabrés, qui nécessitaient des travaux urgents pour le bien-être des élèves. Lorsque la liste finale des écoles à rénover en priorité a été établie, le SeGEC a eu la surprise de constater qu’elle comportait majoritairement des écoles officielles ! Qu’à cela ne tienne, tordons un peu plus le slogan « un élève = un élève » afin que le privé confessionnel profite aussi de cette manne à l’avenir, même si les besoins sont objectivement moindres. C’est ainsi que les futures tranches de la manne financière seront distribuées selon la clé de répartition des élèves inscrits par réseau afin que chaque réseau en bénéficie en fonction de son poids scolaire, peu importe qu’il s’agisse là de bâtiments privés et si les travaux les plus urgents sont ajournés. Cela doit représenter plus ou moins 50 % du budget consacré aux bâtiments scolaires. C’est là l’effet délétère de la concurrence entre réseaux.
Vers une école réellement égalitaire ?
Ces quelques exemples, non exhaustifs, ont en tout cas en commun que le financement du réseau privé confessionnel répond à l’influence du pilier catholique en matière d’enseignement. Lorsqu’il s’agit de financement, les revendications du SeGEC se multiplient, et les partis qui lui font les yeux doux y répondent, peu importe si cela se fait au détriment des autres réseaux, et donc des élèves. Il faut ainsi se rendre compte que le réseau privé catholique a revendiqué le financement d’une éducation à la philosophie et à la citoyenneté qu’il n’organise pas – et ne veut pas organiser – au sein de ses écoles, avec comme unique argument que l’enseignement public est financé pour organiser ce cours. Il soutient que chaque matière enseignée dans ses écoles catholiques est empreinte de philosophie et de citoyenneté, formule impossible à vérifier. À cet égard, les inspecteurs auditionnés au Parlement en juin 2018 concluaient sur cette non-effectivité du cours EPC dans les écoles catholiques, terminant ainsi leur intervention sur cette interrogation : « Un enseignant est-il égal à un enseignant, et un enfant est-il égal à un enfant ? » La stratégie du SeGEC, depuis toujours, ne vise donc que ses propres intérêts, mais au détriment des autres. Pour le réseau privé catholique, un élève ne semble pas égal à un élève.
Retenons néanmoins une chose : cette uniformité tant désirée quand il s’agit d’argent public constitue un argument de plus pour ouvrir le débat du réseau unique et public. Comme le précisent certains, il est temps que les clivages du XIXe siècle laissent la place à une école du XXIe siècle, unifiée dans un réseau unique, public, déconfessionnalisé et gratuit. Dans cette école, un enfant égalera un enfant, car l’égalité ne se décrétera pas à coup de « financement par élève » selon son appartenance à un réseau. En revanche, comme le montrent de nombreuses études et de nombreux exemples à l’international, elle se travaille notamment en séparant les élèves le plus tard possible, soit après un tronc commun qui rassemble les élèves le plus longtemps possible. De ce point de vue, au nom de « l’égalité », il est étrange de constater que le SeGEC ne revendique pas davantage le maintien du tronc commun jusqu’en 3e secondaire, comme le propose le Pacte d’excellence, et comme le demandent l’ensemble des acteurs de l’enseignement en faisant entendre leur voix ; démontrant en même temps que certaines restent impénétrables…
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