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Les habits religieux du nationalisme

François Finck · Délégué « Europe & International » au CAL/COM

Mis en ligne le 15 janvier 2026

La distinction entre religieux et politique, puis la séparation claire entre les deux sphères, est indissociable non seulement de l’égalité entre tous les citoyens, quelle que soit leur religion ou leur conviction, mais de la possibilité même de choisir sa conviction, et partant de la liberté de conscience. À partir des Lumières, cette séparation a suivi des voies différentes selon les pays, mais a été acquise dans toutes les démocraties, dont elle est une caractéristique essentielle.

Illustrations : Max Tilkenkamp

Les idéologies réactionnaires ont toujours attaqué ce point crucial. Pour elles, il ne peut qu’y avoir identité entre nation et religion. L’extrême droite remet cette identité au goût du jour, dans un mélange des genres politico-religieux assumé et cohérent avec son identité profonde. Les relations entre les deux phénomènes vont dans les deux sens: des politiciens d’extrême droite utilisent une rhétorique identitaire, et des acteurs religieux tentent de prendre le pouvoir pour instaurer un ordre théocratique. Ces deux tendances se renforcent mutuellement.

L’usage de la religion en politique est redoutable. Il permet de définir un « nous » à opposer à « eux », c’est-à-dire tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la religion dominante, toutes les minorités, religieuses, philosophiques, politiques, sexuelles; de définir un « ennemi de l’intérieur » contre lequel mobiliser ses partisans… La politique devient une guerre totale: l’adversaire politique devient un ennemi menaçant l’existence même de la nation, contre lequel tous les moyens sont désormais acceptables, voire nécessaires et désirables; en s’opposant au pouvoir, l’adversaire politique s’oppose à la religion, et donc à Dieu; il est pervers, maléfique, voire démoniaque.

De la Russie aux États-Unis, de l’Inde à la Turquie, et en Europe même, agit une contre-révolution explicitement orientée contre la modernité des Lumières, les droits humains et la laïcité.

De la théocratie en Amérique

La Constitution des États-Unis a construit un « mur de séparation »1 entre les Églises et l’État. Le Premier amendement interdit l’établissement d’une religion officielle. Au cours du xxe siècle, deux tendances opposées se développent. D’une part, une insistance sur la foi en Dieu comme élément unificateur2, de l’autre l’affirmation de l’autonomie du politique vis-à-vis du religieux3, dans une tendance à la sécularisation et à l’adoption de lois progressistes.

La séparation a pratiquement cessé d’exister sous les présidences Trump. Dès sa campagne de 2016, Donald Trump s’allie avec les évangéliques, et nomme des hommes très conservateurs dans les cours fédérales et à la Cour suprême, qui met fin au droit fédéral à l’avortement.

Un véritable projet politique théocratique, le reconstructionnisme chrétien, en est venu à dominer l’évangélisme américain. Ce mouvement « prône l’application de la loi biblique à tous les aspects de la vie« 4, et s’appuie sur le dominionisme, « un plan théocratique visant à transformer le gouvernement et la culture selon la loi biblique, afin d’établir le royaume de Dieu sur terre ». Ce mouvement, qui cherche à installer son hégémonie sur la société, a des représentants bien placés au cœur du gouvernement, comme Russell Vought, un conseiller de Trump très influent, ou le ministre de la Défense Pete Hegseth.

La confusion des genres est complète. Trump lui-même a déclaré avoir été choisi par Dieu pour rendre à l’Amérique sa grandeur. Le pouvoir trumpien se définit comme l’instrument de la lutte du Bien contre le Mal; le parti démocrate et tous les adversaires politiques sont assimilés à du terrorisme, à l’insurrection de la « gauche radicale », à l’Antéchrist… Ce discours religieux absolutise le pouvoir, catégorise toute opposition comme satanique et comme un défi à la volonté de Dieu. Cela rend tout compromis impossible et ouvre la porte à une répression sans limites.

Le modèle hongrois

La « démocratie illibérale » de Viktor Orbán est une source d’inspiration pour les partisans d’une révolution conservatrice aux États-Unis. En 2022, le Danube Institute, financé par le gouvernement hongrois pour propager la révolution conservatrice à l’étranger, a conclu un partenariat avec la Heritage Foundation, un des plus grands think tanks conservateurs états-uniens, proche du parti républicain, ouvrant la voie à une coopération intense. Kevin Roberts, président de Heritage, a salué « l’État illibéral » d’Orbán comme « non seulement un modèle pour la gouvernance conservatrice, mais le modèle ». Ce modèle de prise de contrôle de l’État a été décrit dans le « Projet 2025 », texte rédigé par la Heritage Foundation qui sert de feuille de route aux actuels dirigeants américains.

Orbán a donc été pionnier dans cette montée du nationalisme chrétien. Dès 2011, un an après son retour à la tête de l’État il fait adopter une nouvelle Constitution affermissant son pouvoir et commençant par une invocation divine et une « profession de foi nationale ». Le projet politique théocratique est revendiqué par Orbán: « Nous ne sommes pas libéraux, et nous ne construisons pas une démocratie libérale, mais une démocratie chrétienne. »5 Alors même que de nombreux Hongrois ne se reconnaissent dans aucune religion.

Aux États-Unis également, une proportion importante de la société s’affirme athée, agnostique ou sans religion institutionnelle: les « nones » atteignent 28% de la population. Le nationalisme chrétien est fondamentalement réactionnaire: c’est une tentative de la droite extrême et des dirigeants religieux de reprendre le contrôle d’une société qui évolue et se sécularise rapidement. Cependant, ce phénomène a souvent pour conséquence une sécularisation accrue, les institutions religieuses perdant la confiance des citoyens du fait de leur alliance avec le politique. En Pologne, l’alliance entre les nationalistes réactionnaires du PiS et une grande partie de l’Église catholique a contribué au mouvement historique de sécularisation de la société.

Sainte Russie

La Russie de Vladimir Poutine est également un exemple pour bon nombre de partis d’extrême droite et de chrétiens réactionnaires: voici un pays sans « idéologie du genre », qui veille au respect des traditions et des « valeurs chrétiennes »… Selon le président russe, « l’Europe renonce à ses racines, à son idéologie traditionnelle, culturelle, religieuse et même sexuelle », et « sans les valeurs inscrites dans le christianisme et les autres religions mondiales, sans les standards de moralité qui ont pris forme pendant des millénaires, les gens vont immanquablement perdre leur dignité humaine. » Il considère « qu’il est naturel et juste de défendre ces valeurs ».

Cela n’est que le retour vers l’idée de la « Sainte Russie » et les thèmes classiques du nationalisme impérial russe, celui d’un peuple « élu de Dieu pour préserver dans le monde la vérité religieuse »6, vérité oubliée et menacée par l’Occident. La « voie russe » passe par la confrontation avec l’Europe décadente, pour la faire revenir dans le giron chrétien. L’exportation du modèle russe est devenue un objectif des autorités, qui ont financé des réseaux chrétiens fondamentalistes transnationaux7 et des partis d’extrême droite en Europe. Le pouvoir s’appuie sur l’Église orthodoxe russe, soumise au pouvoir politique, qui fournit des arguments théologiques pour légitimer les actions de Poutine, notamment l’invasion de l’Ukraine. L’expansionnisme poutinien reçoit la bénédiction du patriarche qui déclare, dès 2019: « Nous ne devons pas permettre à nos ennemis de diviser le peuple, un seul peuple orthodoxe de la Sainte Russie unie« , qui selon lui inclut Ukraine et Biélorussie. Les « ennemis » extérieurs ou intérieurs sont donc des agents de Satan, et la guerre devient une « guerre sainte ».

Le danger identitaire

En Italie, les dirigeants d’extrême droite comme Giorgia Meloni et Matteo Salvini font aussi un usage intense de la rhétorique religieuse. La Première ministre, qui prétend vouloir « défendre Dieu, la patrie et la famille », a aussi fait adopter des lois sécuritaires : la religion sert de moyen pour légitimer des dérives autoritaires. Les droits fondamentaux sont rognés : liberté de réunion et droit à l’IVG en tête. Celui-ci, s’il n’est pas remis en cause ouvertement, est combattu en favorisant les mouvements religieux anti-choix. Le Vatican compte que le gouvernement de droite extrême adopte des positions conservatrices sur la fin de vie et d’autres sujets sociétaux. Cependant, des divergences existent, notamment sur la politique migratoire. Le catholicisme identitaire de l’extrême droite n’est pas identique aux projets de l’Église.

Une forme de christianisme identitaire est également présente au Rassemblement national français. La ligne suivie par Marine Le Pen fait peu de cas des considérations religieuses. Elle instrumentalise une laïcité déformée et inauthentique pour alimenter un discours anti-islam. Toutefois Jordan Bardella est sur une ligne plus identitaire, avec la religion qui demeure peu importante en tant que telle, mais qui se montre décisive en tant que marqueur identitaire, dans une équivalence entre être français et être chrétien ou post-chrétien.

L’extrême droite bénéficie du soutien de Vincent Bolloré, milliardaire catholique très conservateur et identitaire, propriétaire de médias audiovisuels et de journaux, et de Pierre-Édouard Stérin, auteur du « projet Périclès »8, contre « les maux principaux » de la France, notamment « socialisme, wokisme, islamisme, immigration » et « laïcité agressive ». L’objectif est de parvenir à la victoire de l’union des droites pour réaliser leur projet de société nationaliste chrétien. Stérin soutient l’institut Thomas More et son collectif d’avocats Justitia, présent en France et en Belgique.

Ces groupes mènent un combat idéologique pour faire évoluer la société d’abord, puis la politique, dans le sens de la droite extrême. Ils travaillent le terrain pour rendre leurs idées réactionnaires plus acceptables dans la société, et ainsi préparer leur arrivée au pouvoir.

Le christianisme identitaire, vecteur d’exclusion, menace directement les droits et les libertés permises par la sécularisation. Les références à une « identité chrétienne » visent à transformer la législation dans un sens théocratique. Le nationalisme chrétien rejette les acquis des Lumières, les droits humains et l’égalité, pour un projet de société inégalitaire, hiérarchique et autoritaire.

  1. Expression de Thomas Jefferson, en 1802.
  2. L’expression « one nation under God » (« une nation sous l’autorité de Dieu ») a été rajoutée au serment d’allégeance patriotique états-unien en 1954 ; « In God We Trust » (« Nous avons confiance en Dieu ») est devenu devise nationale en 1956.

  3. Par exemple, J. F. Kennedy déclare en 1960 : « Je crois en une Amérique où la séparation entre l’Église et l’État est absolue, où aucun prélat catholique ne dirait au Président (s’il était catholique) comment agir, et où aucun pasteur protestant ne dirait à ses paroissiens pour qui voter… »

  4. Louis Fraysse, « Transformer Washington en théocratie : Trump et les racines de la guerre chrétienne en Amérique », interview de Philippe Gonzalez, mis en ligne sur legrandcontinent.eu, 4 septembre 2025.

  5. Gáspár Békés, « Déni de laïcité en Hongrie », mis en ligne sur edl.laicite.be, 7 août 2025.

  6. Cf. Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Paris/Arles, Solin/Actes Sud, 2015.

  7. Cf. François Finck, Les croisés de la contre-révolution, CAL, coll. « Liberté J’écris ton nom », 2021.

  8. Pour « patriotes, enracinés, résistants, identitaires, chrétiens, libéraux, européens, souverainistes ».

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