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Samos : un centre fermé
sous haute surveillance

Giacomo Sini · Photoreporter

et Dario Antonelli · Journaliste

Avec la rédaction

Mise en ligne le 20 janvier 2026

Le Comité pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe a dénoncé, en juillet 2025, les conditions « inhumaines et dégradantes » des centres fermés pour demandeurs d’asile financés par l’Union européenne, notamment à Kos et à Samos. Sur cette île de la mer Égée, le premier « centre fermé à l’accès contrôlé » de Grèce a été inauguré en 2021. Il fonctionne comme une enclave sous haute surveillance, où les personnes en quête d’asile vivent isolées de la population locale.

Photo © Giacomo Sini

Le soleil estival frappe sans pitié la cuvette où se trouve le CCAC (Closed Controlled Access Centre) de Samos. C’est dans des centres comme celui-ci que vivent les personnes qui arrivent sur les îles grecques à la recherche d’une vie meilleure en Europe, en attendant que leur demande d’asile soit examinée. Un jeune homme se tient debout, la tête baissée, entre la clôture et les conteneurs qui, pendant les mois d’été, peuvent se transformer en fournaise. Il semble chercher un peu d’ombre.

À quelques pas du centre de Vathý, principal port de l’île de Samos, se trouve l’Alpha Centre. L’ONG Samos Volunteers gère cet espace communautaire depuis 2018. De nombreuses activités y sont organisées, comme la boutique gratuite pour la distribution de vêtements. Un espace est réservé aux femmes et au groupe de soutien LGBTQI+.

Un espace de respiration

Dan Chapman, membre du conseil d’administration de l’ONG, raconte l’histoire de l’association : « Elle a été créée en 2016 par un groupe de bénévoles. Au départ, nous ne faisions que de la distribution, puis l’activité a évolué. Nous collaborons avec la population locale et recevons de nombreux dons matériels. » Les murs de la grande salle d’entrée sont très colorés, tapissés de dessins d’enfants. Certaines personnes font des exercices de langue avec l’aide d’un bénévole, tandis qu’un groupe de jeunes essaie de terminer un puzzle. « Je viens presque tous les jours, je prends un thé, je me fais de nouveaux amis », raconte avec un sourire Hassan1, un Somalien de 30 ans. « Le CCAC est terrible, poursuit-il, ce n’est pas bon pour la tête de rester là toute la journée à ne rien faire. Ici, je parle avec les autres et je ne pense pas trop à ce que j’ai vécu. »

Un résident du CCAC de Samos cherche de l’ombre près de la double rangée de fils barbelés qui délimite le camp. Comme si cela ne suffisait pas, un gardien veille depuis son poste ombragé non loin de là.

© Dario Antonelli

« Même ici, je ne peux pas dire que je suis gay »

Au premier étage se trouvent les bureaux de l’association. Ahmad vient ici tous les jours. Il a près de 40 ans et est bénévole communautaire pour l’ONG. « Je suis syrien et gay, dit-il en se présentant. Je recherche simplement la paix et la liberté, un pays qui m’accepte, mais pour l’instant, je ne l’ai pas trouvé. » Comme tout le monde, il vit au CCAC, où il ne se sent pas en sécurité : « Même ici, je ne peux pas dire que je suis gay. J’aimerais aller ailleurs en Europe, mais la situation est insensée ! » s’exclame-t-il en faisant référence au durcissement des mesures à l’égard des demandeurs d’asile en Europe et en Grèce. Il est arrivé à Samos il y a près d’un an. « Je n’aurais jamais pensé me retrouver dans cette situation, raconte Ahmad. J’étais au Qatar, j’avais un bon travail. Mais je menais une double vie, car je ne pouvais pas exprimer publiquement mon homosexualité. À un certain moment, j’ai été licencié, mon visa a expiré et je n’avais pas d’autre choix que de retourner en Syrie. C’était en avril 2024. » Impossible pour lui de regagner sa ville natale, Deir ez-Zor. « Ma famille vit depuis des années en Turquie à cause de la guerre, explique-t-il. Et dans ma ville, tout le monde me connaissait, j’étais en danger. » Il est finalement arrivé en Grèce : « J’ai goûté à la liberté, au moins pendant la première semaine. » Mais il raconte qu’il a rapidement découvert une réalité bien différente. « Il n’y a pas de liberté ici, dit-il avec un regard dur. La situation dans le centre est terrible. La nourriture distribuée est périmée et il faut faire la queue pendant une heure sous le soleil pour la recevoir. Ils ne se soucient pas du fait qu’ils ont affaire à des êtres humains. » L’hygiène est également un problème. « Le centre est vraiment très sale, raconte Ahmad. Ce n’est que lorsqu’il y a eu une visite officielle pour contrôler les conditions du centre qu’ils ont tout nettoyé. » De plus, les services « sont totalement insuffisants, il n’y a qu’un seul médecin et une seule ambulance ».

Vathý est envahie par les touristes turcs le week-end. Les maisons du centre historique s’étendent sur les versants des collines qui entourent le golfe. Tel un décor de papier mâché, les crêtes des montagnes cachent le CCAC à la vue de ceux qui débarquent sur l’île. Il faut près de deux heures à pied pour rejoindre la ville, en empruntant une route étroite et sinueuse.

Le CCAC de Samos reste très surveillé et gardé. La liberté de mouvement y est anecdotique.

L’hypersurveillance au détriment des droits

Rossana Conti est cheffe de projet chez Samos Volunteers. Elle se trouve aujourd’hui à Alpha Land, l’espace communautaire géré par l’ONG à quelques centaines de mètres du CCAC : « À l’entrée du centre, il y a plus de contrôles qu’à l’aéroport ! » s’exclame-t-elle en rangeant l’une des tentes où se déroulent les activités. Cet espace a été entièrement construit par les bénévoles eux-mêmes en septembre 2021. On peut y suivre des cours d’anglais et on y trouve des espaces ombragés pour se détendre, faire connaissance et jouer. Un échiquier ou un backgammon trônent toujours sur la table. Normalement, Alpha Land est plein de vie et, tout au long de la journée, il se remplit de personnes qui veulent passer leur temps en compagnie, loin des barbelés. Mais aujourd’hui, peu de gens sont venus.

« Ce matin, il n’y avait pas d’électricité au centre », explique Ali, un Afghan d’une vingtaine d’années qui vit également au CCAC. « Tout le système de contrôle était bloqué, poursuit-il, et ils ne laissaient personne sortir. Nous avons fait la queue pendant quatre heures pour pouvoir sortir. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. » « Il est important que cet espace existe à deux pas du CCAC, explique Rossana. Le centre est isolé, ils le ferment autant que possible, en utilisant des technologies de pointe – le système de vidéosurveillance Hyperion et le système de contrôle biométrique Centaursans respecter la loi européenne sur la protection des données personnelles. »

En arrivant à pied, après la dernière montée, vous vous trouvez juste en face du CCAC. C’est une prison faite de petites boîtes blanches, étendue dans un désert. Tout le long du périmètre, il y a une double ligne de grillage avec des barbelés. Une route goudronnée entre les deux clôtures sert aux patrouilles de police, il y a des caméras partout et des dizaines de tourelles avec des gardes sont disposées à chaque coin.

L’illusion de l’accueil

Pourtant, ces structures devraient être ouvertes. En effet, comme le souligne l’avocat Dimitrios Choulis du Human Rights Legal Project (HRLP), les migrants devraient « être hébergés dans des conditions normales, en attendant la fin de la procédure de demande d’asile ». Assis à son bureau, au premier étage d’un immeuble du centre de Vathý, il retrace les événements de ces dernières années, qu’il a suivis de près : « En 2015, lorsque la crise a commencé à Samos, un camp pouvant accueillir 680 personnes a été créé près du centre-ville. Il y en avait 8 000, les conditions étaient épouvantables. C’était la jungle, mais le camp était ouvert. »

Puis, en 2021, le nouveau CCAC a été mis en service. Pour Dimitrios, le changement de paradigme est clair : « Ce n’est plus une situation d’urgence. Ces centres sont faits pour violer les droits humains, ce n’est pas une erreur, ce n’est pas un hasard. Rien que le centre de Samos, poursuit l’avocat, a coûté 45 millions d’euros à l’Union européenne. Il avait été présenté comme la solution à la crise, il aurait dû disposer de tous les services – de l’école à la blanchisserie – mais ils ne fonctionnent pas ! » Selon Dimitrios, le problème est systémique : « Ne pas pouvoir rencontrer d’autres personnes, être derrière une clôture, ne voir que des policiers, c’est déjà assez difficile quand on considère que ces personnes ont fui la guerre ou la persécution. » Les cas de violation des droits humains que HRLP a recueillis et documentés sont très nombreux et se produisent continuellement.

Des mineurs enfermés et privés de soins

Les violations les plus graves concernent les mineurs non accompagnés qui sont placés dans la safe zone du CCAC. « En octobre 2024, environ 400 mineurs étaient présents, pour une capacité d’accueil de seulement 200 places. Leur nombre est passé à 500 entre janvier et février de cette année, raconte Dimitrios. C’est une zone fermée à l’intérieur d’un centre fermé. Nous n’avions aucune information. Ce n’est qu’en décembre, en assistant l’un des mineurs lors d’un procès, que nous avons appris qu’ils dormaient à même le sol, qu’ils n’avaient pas accès à la nourriture, à l’eau potable, à l’eau chaude, qu’ils n’avaient pas de chaussures, pas de vêtements, qu’en hiver, ils portaient les mêmes vêtements qu’à leur arrivée en été. Ils avaient des infections cutanées, la gale était très répandue. Les enfants n’étaient pas soignés et avaient des plaies sur le corps. » HRLP est alors intervenue en demandant des mesures provisoires à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et en sollicitant l’ambassade suisse, qui a financé la safe zone. « Le 20 mai 2025, tout le monde a enfin été transféré. Mais il a fallu huit mois pour reconnaître que des mineurs avaient été torturés ! C’est ça, un centre fermé ! » s’exclame Dimitrios avec indignation. « Fin juin, treize nouveaux mineurs sont arrivés dans la safe zone, poursuit l’avocat avec amertume. Nous savons qu’on leur a donné les vêtements laissés par les jeunes qui étaient là avant, et ils ont déjà tous attrapé la gale. »

Vathý est envahie par les touristes turcs le week-end. […] Tel un décor de papier mâché, les crêtes des montagnes cachent le CCAC à la vue de ceux qui débarquent sur l’île.

© Dario Antonelli

Un peu de vie normale

La balle rebondit sur la table de ping-pong à Alpha Land. Ibrahim regarde son adversaire et effectue un smash. Le point est marqué, le match terminé. Il a 32 ans et vient de Syrie. Il a débarqué à Samos il y a dix mois et fait partie des bénévoles de la communauté. « À Deir ez-Zor, j’avais un bar avec un billard et une table de ping-pong, raconte-t-il en sirotant un café pendant une pause. Nous organisions des tournois régionaux et il y avait toujours beaucoup de monde, mais la guerre a tout détruit. » Il a une jambe bandée, gravement blessée deux ans plus tôt par les éclats d’une bombe qui a frappé sa maison. « J’ai tout perdu, raconte-t-il sérieusement, ma famille est morte sous les décombres, mais heureusement, je suis sain et sauf. J’ai quand même du mal à marcher depuis. » Malgré cela, Ibrahim ne s’arrête pas un instant, il aide à maintenir l’espace propre et s’efforce de traduire de l’arabe vers l’anglais lorsque cela est nécessaire. « Ici, je me sens à l’aise, j’aime donner un coup de main et passer du temps en compagnie des gens. Ici, chacun d’entre nous peut vivre une vie normale au quotidien. »

À la pointe nord-est de Samos se trouve la petite plage de Galazio, d’où l’on peut voir la côte turque qui entoure presque entièrement l’île. « C’est l’un des principaux points d’arrivée des personnes sur cette partie de la côte, qui est entourée de falaises », explique en descendant sur le rivage Arno Tanner, chef de projet chez HRLP. Sous les tamaris, au milieu des galets, on aperçoit des morceaux d’un canot pneumatique vert. Une coque en fibre de verre percée émerge de l’eau entre les rochers, juste à côté de planches de bois. Arno ramasse une chambre à air de voiture qui a servi de bouée de sauvetage. Chaque débris, dans ce bras de mer étroit, porte l’histoire d’une vie échouée.

  1. Les prénoms des demandeurs d’asile sont d’emprunt afin de garantir leur anonymat et leur sécurité.

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