Rendez-vous avec
Maggie Ardiente
L’urgence d’un humanisme fort et uni
Propos recueillis par Vinciane Colson · Journaliste et coordinatrice « Libres, ensemble »
Mise en ligne le 26 janvier 2026
Le sourire ancré sur le visage, comme un pied de nez aux conservateurs de tous bords et une réponse silencieuse au chaos, Maggie Ardiente ne lâche rien. Cette Américaine, active dans la défense des droits civiques et LGBTQIA+, est devenue la nouvelle présidente de Humanists International en juillet dernier. L’ONG, fondée en 1952 et regroupant aujourd’hui plus de 130 associations laïques, humanistes et athées à travers le monde, veut poursuivre son développement et continuer à dénoncer les atteintes à la libre pensée. "On est plus fort ensemble", c’est la devise de la nouvelle présidente.
Photo © Humanists International
Le terme « humanisme » en Belgique est méconnu. Comment le définissez-vous?
Je vais paraphraser l’auteur américain Kurt Vonnegut, qui disait: l’humanisme est la croyance selon laquelle vous vivez votre vie de manière positive en aidant les autres autant que possible, sans attendre de récompense ou de punition après la mort. Nous ne trouvons l’épanouissement qu’en menant une vie bonne pour nous-mêmes. Et j’y trouve une satisfaction encore plus grande quand je sais que je participe à laisser un monde meilleur à la prochaine génération. Pour moi, l’humanisme consiste donc à reconnaître que nous n’avons pas à vivre dans la crainte d’un dieu ou d’une puissance supérieure, que nous pouvons nous baser sur des valeurs et prendre des décisions pour nous-mêmes, qui soutiennent l’individu et le groupe dans son ensemble.
Avant d’aborder les défis de Humanists International, parlons de votre pays. Comment se passe le travail des associations de défense des droits humains, des droits LGBTQIA+ et des humanistes de façon générale aux États-Unis aujourd’hui?
Ce qu’il se passe aux États-Unis est extrêmement préoccupant pour celles et ceux qui accordent de l’importance à la démocratie, à l’État de droit et aux valeurs humanistes. Le président Trump est clairement soutenu par des organisations d’extrême droite, et en particulier des organisations religieuses, afin de mener à bien son programme. Et ce programme est anti-immigrés, anti-LGBTQIA+, anti-droits des femmes et anti-humanistes plus globalement C’est très inquiétant. Pour les opposants à Trump, cela devient difficile de s’exprimer et de trouver des moyens de le contester réellement. Mais nous restons forts et résilients. Des millions de personnes ont participé aux manifestations anti-Trump « No Kings » au mois de juin. Les gens commencent à prendre conscience de la gravité de la situation et de l’érosion de la démocratie. Il y a donc une forme de résistance, une lueur d’espoir.
Selon vous, qui est vraiment en danger aux États-Unis?
Je pense surtout aux immigrés. Même celles et ceux qui sont en situation régulière sont arrêtés et expulsés du pays, sans aucun respect de la procédure et sans avoir la possibilité de s’exprimer devant un tribunal. Le Service de l’immigration et des douanes (ICE) mène des raids dans tout le pays, dans les restaurants, dans les hôtels et les lieux où les gens travaillent, alors qu’ils ont le droit de demander l’asile et de chercher la possibilité de vivre aux États-Unis. En plus, nous avons besoin d’immigrés aux États-Unis. Qu’elles soient en situation régulière ou sans-papiers, ou même si elles ont simplement l’air de venir d’ailleurs, les personnes immigrées se retrouvent en danger. Moi, par exemple, je suis philippino-américaine. On pourrait me prendre très facilement pour une non-Américaine. Ça devient donc effrayant pour beaucoup de gens. Je m’inquiète aussi pour la communauté LGBTQIA+, et en particulier pour les personnes transgenres. Il existe déjà des lois qui rendent extrêmement difficile l’accès aux soins de santé et aux soins de transition de genre. Elles sont obligées de déménager dans des États où cela est toujours autorisé. Mais pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer et quitter leur maison, leur communauté et leur famille, c’est très compliqué d’obtenir du soutien. Et bien sûr, nous, les humanistes, qui nous soucions de ces questions, nous sommes clairement la cible des extrémistes religieux aux États-Unis. On entend beaucoup de discours de personnes anti-athées, antihumanistes. Ils nous considèrent comme des démons. On se fait traiter de tous les noms. Nous figurons même sur la liste des individus que Trump envisage de cibler à l’avenir. Et cela ne fait même pas un an que l’administration Trump est en place. Il lui reste encore trois ans et demi. Il a donc le temps malheureusement d’atteindre encore de nombreux groupes.
Impliquée dans de nombreuses associations humanistes américaines, Maggie Ardiente sait que les enjeux laïques, malgré certaines spécificités nationales, dépassent toutes les frontières.
© Humanists International
Parlons maintenant de Humanists International, dont vous êtes devenue la présidente en juillet 2025. Quelles sont vos priorités?
La première est sans aucun doute la coopération. L’une des plus grandes forces de Humanists International vient du nombre de groupes que nous comptons à travers le monde (plus de 130 actuellement) et du nombre de pays que nous représentons (plus de 80). Je pense que la tâche la plus difficile consiste à trouver des moyens pour que tous ces groupes se réunissent, apprennent les uns des autres, coopèrent et collaborent. Je suis également présidente de la Secular Coalition for America, constituée d’environ vingt groupes qui travaillent ensemble pour faire pression à Washington D.C. Nous avons une réunion chaque année où nous discutons des 95 % de points sur lesquels nous nous accordons et nous avançons dans ce sens. Nous savons que parmi les groupes humanistes, athées et libres penseurs, nous ne serons pas toujours d’accord à 100% sur les stratégies et les choses à accomplir. Mais nous choisissons de nous concentrer sur les points de convergence. L’un des axes importants par exemple, ce sont les services laïques. Il faudrait que l’humanisme soit reconnu comme une philosophie de vie dans tous les pays, pour que nous puissions organiser des mariages, des funérailles, des cérémonies d’engagement, des rites de passage à l’âge adulte, etc. Ces éléments sont essentiels pour mener une vie pleinement humaniste. Certains pays le font extrêmement bien, d’autres cherchent à développer cette activité, et d’autres encore ne le font pas du tout. La coopération et la collaboration sont donc capitales. Humanists International est vraiment la seule organisation qui rassemble tous ces groupes afin qu’ils apprennent les uns des autres et partagent leurs ressources.
Et quelle est selon vous la plus grande menace?
C’est ce mouvement antidémocratique et antiscientifique qui se développe aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Là encore, nous devons apprendre les uns des autres, notamment sur la manière d’aider nos élus à mieux comprendre les questions qui nous tiennent à cœur et à les faire avancer. Ça demande beaucoup de coopération et de collaboration en matière de plaidoyer. Les groupes européens ont des choses à apprendre de ce qu’il se passe en Afrique, en Asie, en Amérique latine et aux États-Unis. J’ajouterais également que l’apathie est une menace. Je pense que beaucoup de gens, surtout avec ce qui est arrivé aux États-Unis, ont perdu espoir. Vous savez, nous croyions vraiment que Kamala Harris allait remporter la présidence. De nombreuses personnes dans le monde le pensaient. Et quand elle a perdu, ce fut le choc, l’incrédulité. Les militants ont pris du recul. Ils se sont demandé: « Est-ce que ces combats en valent la peine? Est-ce que cela vaut la peine de donner mon temps et mon argent pour ces causes? » Je dois rappeler que oui, cela en vaut absolument la peine. Je comprends que les gens aient besoin de faire une pause et que cela puisse être un choc, mais nous devons nous remettre en selle et nous battre. L’un des dangers, c’est de se résigner. Nous devons continuer à nous mobiliser, à manifester, à voter. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver nos idéaux démocratiques et nos valeurs. C’est une piqûre de rappel: la démocratie est extrêmement fragile, mais elle est incroyablement précieuse. Chaque jour, nous devons continuer à nous battre pour elle. Il est indéniable que l’extrême droite antidémocratique et antiscientifique gagne du terrain. Mais l’Histoire nous l’a montré, cela fonctionne par vagues. En ce moment, ils sont en pleine ascension, mais on se mobilise et on riposte.

La défaite de Kamala Harris à l’élection présidentielle a été un choc pour de nombreuses personnes. Mais pour la nouvelle présidente de Humanists International, il est essentiel de continuer à se mobiliser pour la démocratie et les droits humains.
© John Ruberry/Shutterstock
Quel poids pouvez-vous avoir en tant qu’organisation internationale?
Humanists International est la seule organisation de ce type, il n’existe rien de comparable. Et nous obtiendrons plus de résultats si nous coopérons. Vous savez, aux États-Unis, il y a de nombreux groupes athées, humanistes et libres penseurs, mais ils ne peuvent pas agir seuls. Lorsque nous nous réunissons sous l’égide de la Secular Coalition for America, nous avons beaucoup plus de poids auprès des membres du Congrès américain. Ils sont plus disposés à nous écouter dans la mesure où nous avons des millions de personnes derrière nous. C’est la même chose avec Humanists International. Quand nous défendons nos idées aux Nations unies ou auprès d’autres institutions mondiales, et qu’elles reconnaissent que les humanistes sont de plus en plus nombreux à travers le monde, elles ne peuvent plus nous ignorer. Elles doivent admettre que nous sommes une force avec laquelle il faut compter. Mais pour que ça fonctionne, on doit agir de manière très organisée. Humanists International dispose de la structure nécessaire. Nous avons une équipe professionnelle, une longue histoire et un réseau de groupes humanistes à travers le monde. Il est donc très important que Humanists International joue un rôle de premier plan comme porte-parole mondial de l’humanisme, en particulier pour les petites organisations. En Europe, et en Belgique particulièrement, c’est merveilleux que vous ayez des maisons de la laïcité à travers le pays. En tant qu’Américaine, je suis très jalouse, j’aimerais avoir quelque chose de similaire. Mais il y a d’autres pays où les groupes humanistes sont infimes parce que l’humanisme n’est pas reconnu. Il est même parfois persécuté. On doit soutenir ces petites organisations qui ont besoin de notre aide.
Quels sont les pays les plus préoccupants aujourd’hui concernant les attaques contre les humanistes, les athées et les libres penseurs?
Étonnamment, les États-Unis figurent désormais sur cette liste. Mais évidemment, je pense surtout aux pays du Sud, en particulier en Afrique, où actuellement des personnes sont persécutées parce qu’elles sont athées ou qu’elles critiquent la religion. Beaucoup d’États interdisent encore le blasphème. Toute critique à l’égard de la religion majoritaire est considérée comme blasphématoire et peut vous valoir la prison ainsi que des violences terribles. C’est l’occasion pour moi de mentionner notre Rapport sur la liberté de pensée1. Il s’agit d’un rapport mondial qui examine les différentes façons dont la religion joue un rôle (ou non) dans chaque pays, notamment en ce qui concerne les lois sur le blasphème et leurs effets sur les humanistes. Il évalue chaque pays en fonction de sa capacité à garantir ou non la liberté religieuse. C’est un outil très important que chacune de nos organisations utilise pour dialoguer avec les institutions gouvernementales et d’autres personnes influentes, et pour sensibiliser le public à la discrimination et à la persécution des humanistes à travers le monde.
L’influence des groupes religieux conservateurs en politique a un impact négatif sur la vie et les droits de nombreuses communautés. L’alliance mondiale des organisations humanistes entend contrer ce phénomène.
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Comment les valeurs humanistes peuvent-elles aider à rétablir la confiance dans les institutions démocratiques et donner de l’espoir?
Avant de m’impliquer fortement dans Humanists International, je me concentrais principalement sur le travail et le plaidoyer aux États-Unis. Et lorsque j’ai participé à l’un de mes premiers congrès humanistes mondiaux à Oxford en 2014, j’ai vu ce à quoi d’autres pays étaient confrontés et les défis qu’ils devaient relever. Cela m’a rappelé à quel point ce mouvement est important. L’humanisme a une longue et riche histoire, il existe depuis des siècles, et nous devons le protéger. Il y a des gens qui ne sont pas croyants mais qui recherchent des valeurs, une communauté et une occasion de donner un sens et de l’espoir à leur vie. L’humanisme leur apporte cette réponse. Nous avons l’obligation de veiller à ce que les humanistes, les services humanistes et le travail que nous accomplissons soient accessibles à toutes les personnes qui en ont besoin. Les valeurs humanistes sont tout simplement essentielles pour un monde démocratique où chacun peut vivre dans la dignité et bénéficier de droits égaux.
Lors de l’assemblée générale 2025 de Humanists International, qui s’est déroulée au Luxembourg, vous avez pointé l’importance de l’éducation, et de la science également.
Oui, on l’a déjà dit, les mouvements antiscientifiques gagnent du terrain, et ils sont menés en grande partie par des organisations religieuses. Beaucoup de mouvements antidémocratiques, autoritaires et isolationnistes trouvent leur origine dans des questions relatives à la science. Les organisations humanistes sont parmi les rares, en collaboration avec les organisations scientifiques, à vraiment s’exprimer et à dénoncer ces pratiques. Je pense qu’il est très important de rappeler aux gens qu’il existe des faits scientifiques, avérés et prouvés. Et l’éducation est le moyen de garantir que nos valeurs sont promues et que la science est réelle. De plus, l’éducation joue un rôle prépondérant pour que chacun soit beaucoup plus conscient de ce qu’il se passe dans le monde et pour que nous puissions trouver des moyens de riposter ensemble. L’éducation est une forme de résistance. Absolument.
L’humanisme, une cause internationale
C’est le 26 août 1952 que des humanistes du monde entier se sont réunis à Amsterdam lors du premier Congrès humaniste mondial, pour fonder l’Union humaniste et éthique internationale (IHEU) – devenue en 2019 Humanists International –, dont le Centre d’Action Laïque fait partie. Dans un monde toujours sous le choc de la Seconde Guerre mondiale, les pionniers avaient signé la déclaration d’Amsterdam, affirmant les principes démocratiques de l’humanisme comme « un mode de vie pour tous et partout ». Cette déclaration soulignait que le progrès moral découle du raisonnement humain, et non d’une autorité surnaturelle, et que la science offre les moyens, mais que les valeurs humaines doivent définir les fins. Septante-trois ans plus tard, cette déclaration interpelle par son actualité.
En 2025, Humanists International a investi dans des projets visant à lutter contre la superstition, à promouvoir la science et la pensée critique, et à renforcer les organisations laïques dans des régions où les ressources sont rares. Aux Nations unies, Humanists International s’est exprimé sur des questions allant du rôle de la religion dans la perpétuation des violences sexistes à l’importance de la protection des droits LGBTQIA+.
- « The Freedom of Thought Report » est disponible sur ce site régulièrement mis à jour: fot.humanists.international
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