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Écriture des femmes :
la torpille et le halo

Mehdi Toukabri · Journaliste

Mise en ligne le 21 janvier 2026

Écrire n’a jamais été neutre pour les femmes. Entre travail domestique, mépris de leurs œuvres et soupçons d’imposture, la société patriarcale a multiplié les obstacles pour museler leur plume. Quels sont les mécanismes de silenciation ? Et quel a été le destin littéraire des femmes qui les ont bravés ? Analyse de Joanna Russ, de Laure Adler et de Laurence Rosier.

Photo © Cristina Conti/Shutterstock

 

Les sites de paris la mentionnaient déjà comme favorite. Le 6 octobre 2022, le couperet tombe : Annie Ernaux remporte le prix Nobel de littérature. Ainsi récompensée pour son œuvre et sa qualité d’autrice, l’octogénaire devient la 17e femme à décrocher la prestigieuse distinction. En 2024, c’est au tour de la Sud-Coréenne Han Kang d’augmenter le nombre de la courte liste de lauréates : 18 femmes sur 120 récipiendaires (sur 121 en 2025, NDLR). Un chiffre démesurément plus faible que leurs homologues masculins, voire insignifiant. S’il est difficile de déterminer le nombre exact d’auteurs de chaque sexe, une étude américaine¹ met en lumière qu’à partir des années 2020, les femmes publient davantage de livres que les hommes. Une première depuis que les chiffres ont été enregistrés en 1970 : époque à laquelle les autrices étaient trois fois moins publiées que les hommes. « Ce n’est pas le refus d’un premier roman par deux ou trois éditeurs […] qui a rabattu mon désir (d’écrire) et mon orgueil », raconte Annie Ernaux lors de son discours de 2022 à la Conférence Nobel. « Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception (était) interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture. »²

Joanna Russ, Comment torpiller l’écriture des femmes, traduit de l’anglais par Cécile Hermellin, Zones, 2025, 224 pages.

L’écriture des femmes torpillée

Cette réalité décrite par Annie Ernaux, beaucoup de femmes l’ont également vécue. Comme le précise Ève Curie, fille et biographe de Marie Curie qui, durant de nombreuses années, surtout celles « du début de sa carrière scientifique et de sa vie maritale, a travaillé à plein temps tout en s’occupant seule du ménage, des courses, de la cuisine, sans la moindre préoccupation de son mari »³. Cet exemple ainsi que maints autres sont compilés dans l’ouvrage How to Suppress Women’s Writing (Comment torpiller l’écriture des femmes) de 1983 et récemment traduit en français. Au fil des pages de ce « livre-monstre » au titre sarcastique (ainsi décrit par Élisabeth Lebovici, critique d’art signant la préface, pour le clin d’œil du titre en référence aux manuels pratiques « How To » et pour le travail énorme réalisé par l’autrice, NDLR), Joanna Russ, grand nom américain de science-fiction féministe, détaille différentes stratégies appliquées au sein d’une société (patriarcale) « théoriquement égalitaire », pour « ignorer, condamner ou dénigrer les productions artistiques » des femmes. « Correctement mises en œuvre, ces stratégies aboutiront à une société dans laquelle les (écrivaines), censément libres (de commettre) des œuvres littéraires ou artistiques, sont toutefois très peu nombreuses à se lancer et où les rares exceptions ne font (en apparence) preuve d’aucun talent ». Ces stratégies incluent : les interdictions informelles (telles que vécues par Annie Ernaux ou Marie Curie) ; le refus d’attribuer une œuvre à la personne qui l’a créée ; les diverses formes de dénigrement de l’œuvre elle-même ; le fait de dissocier une œuvre de la tradition à laquelle elle appartient pour mieux la présenter comme une anomalie ; le fait de prétendre que l’œuvre, révélatrice d’une mauvaise moralité, est scandaleuse ou n’aurait jamais dû être écrite ; et, enfin, le fait de tout bonnement ignorer les œuvres, les personnes qui les créent et la tradition dans son ensemble – technique la plus répandue et la plus difficile à contrer. Mais malgré tout, Joanna Russ le souligne : « Et pourtant, elles écrivent. »

« Aux origines, la langue n’est pas du tout sexiste. Mais ses emplois, tout autant que ses règles, ont été codifiés par des hommes. Ce sont eux qui ont décidé de sa construction en omettant sciemment de ne pas mettre en avant les femmes »

© Africa Studio/Shutterstock

La grammaire comme effaceur

Au même titre que la littérature, la grammaire est loin d’être épargnée par différents stratagèmes machistes visant à gommer la présence des femmes au sein des mots. « La grammaire est une construction humaine. Elle est donc le reflet des mentalités et des cultures du temps où elle s’élabore, explique Laurence Rosier. Cela ne s’est pas fait d’un coup de baguette magique. C’est une construction progressive où différentes instances, essentiellement masculines, ont finalement permis d’établir une construction linguistique basée sur le terrain. Aux origines, la langue n’est pas du tout sexiste. Mais ses emplois, tout autant que ses règles, ont été codifiés par des hommes. Ce sont eux qui ont décidé de sa construction en omettant sciemment de ne pas mettre en avant les femmes. » Le mot « auteur » en est le parfait exemple. Les dictionnaires du début du xxe siècle ne lui donnant aucun pendant féminin, alors que le mot « autrice » existe bel et bien depuis le ve siècle. La professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB complète ainsi l’analyse de Joanna Russ en décrivant comment les autrices ont progressivement été invisibilisées, « même s’il y en avait : Christine de Pizan, Madame de Sévigné, Virginia Woolf, etc. Ce mot n’était pas mis en avant sur la place publique et donc beaucoup de femmes, encore aujourd’hui, préfèrent qu’on dise d’elles qu’elles sont des “auteures” ou des “écrivains”, parce que finalement, c’est plus distingué que d’assumer le terme “écrivaine” ou “autrice”. À l’origine, le mot “auteure” n’existait pas dans la langue. Il a été forgé dans les années 1980, provoquant un tollé à l’époque, car en français, on ne prononce pas le e muet. Évidemment, je respecte les choix de chacune et de chacun, mais lorsqu’on met, par exemple, le terme “auteure” au pluriel, jamais le e ne sera prononcé. Tandis que si l’on dit “des auteurs” et “des autrices”, là, on a cette double section qui visibilise directement le féminin et donc les femmes. Le langage est le reflet d’une construction intellectuelle. À partir du moment où l’on dit qu’“auteur” n’a pas de féminin, alors qu’“agriculteur” a pour féminin “agricultrice”, on met en avant une certaine construction sociale qui passe par la langue et par conséquent une forme d’invisibilisation des femmes. »

Écrire, dangereux pour les femmes ?

Au sein de son livre Les femmes qui écrivent sont dangereuses, Laure Adler, journaliste, écrivaine et historienne française, expose que « pendant longtemps, la majorité des femmes surent lire, mais pas écrire, l’écrit restant, dans la répartition traditionnelle des tâches entre les sexes, la chasse gardée des hommes. Quand elles accédèrent enfin au droit à l’écriture, elles durent mener une lutte encore plus longue, celle de la reconnaissance de leur production écrite. Alors que la plupart de ces femmes aspiraient à une vie sans contrainte, où elles auraient pu exprimer librement leur art, les obstacles qui ne cessèrent en effet de se dresser devant elles – trouver du temps pour écrire constituant déjà une tâche en soi – les vouèrent à un anticonformisme qui les mettait en danger. À ces contraintes sociales s’ajouta une contrainte intérieure, une quête inconditionnelle d’authenticité qui, entravée, put les mener à la folie ou au suicide. » Si Joanna Russ a pu dévoiler les techniques, parfois violentes, d’invisibilisation, voire de suppression, de l’écriture des femmes, selon Laure Adler qui se base sur les portraits de grandes figures de l’écriture comme Christine de Pizan, Marguerite Duras ou encore Virginia Woolf, écrire lorsqu’on est une femme « pouvait être dangereux », et même conduire à la mort.

Seules 18 femmes ont reçu, depuis sa création, le prestigieux prix Nobel de littérature, contre 121 hommes. Les deux dernières lauréates sont la française Annie Ernaux en 2022 et la sud-coréenne Han Kang en 2024. 

© Roman Samborskyi/Shutterstock

  1. AFP/Caroline Drzewinski, « Édition : les femmes publient davantage de livres que les hommes », mis en ligne sur rtbf.be, 7 mars 2023.
  2. « Annie Ernaux – Conférence Nobel », mis en ligne sur nobelprize.org, 29 octobre 2025.
  3. Joanna Russ, Comment torpiller l’écriture des femmes, trad. Cécile Hermellin, Paris, Zones, 2025, 224 p.

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