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Droit à l’IVG en RDC :
enjeux et défis

Agathe Ngomba · Directrice exécutive de Si jeunesse savait (Kinshasa)

Avec la rédaction

Mis en ligne le 28 mars 2025

La RDC a fait des progrès significatifs en matière de droits sexuels et reproductifs depuis la publication au Journal officiel en mars 2018 du protocole à la charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes. Également connu sous le nom de « protocole de Maputo », ce texte offre un cadre juridique pour l’accès des femmes à des avortements sécurisés. Cela inclut les cas de viol, d’inceste, de danger pour la santé mentale et physique de la mère, ou de risque pour la vie de la mère ou du fœtus. Son objectif est de réduire le taux de mortalité des femmes et des jeunes filles résultant d’avortements clandestins. Mais il reste encore des défis importants à relever.

Photo © Slavik_UA/Shutterstock

En République démocratique du Congo, les droits sexuels et reproductifs sont encadrés par une loi et par un traité régional. La loi no 18/035 du 13 décembre 2018 fixe les principes fondamentaux relatifs à l’organisation de la santé publique, y compris la santé de la reproduction. Elle autorise la planification familiale et l’avortement thérapeutique dans certaines conditions1. En outre, la RDC a adopté le protocole de Maputo en 2018, ce qui autorise l’avortement dans des situations spécifiques, comme le danger pour la vie de la femme, les malformations graves du fœtus, ainsi que les grossesses résultant de viols ou d’incestes. Tel que le stipule l’article 215 de la Constitution, ce traité prime sur les lois internes. Dans la pratique, c’est la société civile, par l’intermédiaire de son tissu associatif, qui tente de rendre l’accès aux services de soins plus aisé. Malgré ces avancées législatives, la mise en œuvre de ces droits reste un défi en raison de divers obstacles socioculturels et économiques2.

Tout d’abord parce que les normes internes, à savoir le Code pénal et le code de déontologie des médecins, ne sont pas conformes au protocole. Une harmonisation serait clairement nécessaire. De plus, la police de proximité et les magistrats eux-mêmes manquent d’informations sur l’application de ce traité. Le ministère de la Santé a validé une nouvelle stratégie générale de communication portant sur les soins complets d’avortement centrés sur la femme, mais les professionnels de santé n’ont pas été formés dans ce sens. Les services d’avortement sécurisé sont largement inaccessibles, et au sein de la société, la stigmatisation persiste.

En RDC, malgré des avancées législatives en matière de droits sexuels et reproductifs, le Code pénal et le Code de déontologie des médecins ne sont toujours pas conformes au protocole de Maputo.

© Daniel M Ernst/Shutterstock

« Si j’avais su… »

Dans ce contexte, de nombreuses femmes, comme Gabriella, se tournent vers des méthodes clandestines d’interruption volontaire de grossesse, souvent dangereuses. « Je suis handicapée de naissance. À l’âge de 17 ans, je suis tombée enceinte d’un homme valide. À l’époque, les handicapés étaient discriminés, car considérés comme des sorciers, des personnes sans valeur. Après un rapport sexuel non protégé, je me suis retrouvée enceinte. Je suis allée informer l’homme qui m’a mise enceinte, mais malheureusement, ce dernier a nié les faits, sous prétexte qu’il ne pourrait jamais dire à sa famille ni à ses amies, et encore moins à ses parents, qu’il avait engrossé une handicapée. À la suite de cela, je ne pouvais pas accoucher, car je n’habitais pas chez mes parents ni chez des membres de ma famille directe. C’était juste une famille qui m’avait recueillie quand ma propre famille m’avait rejetée et traitée de sorcière parce que j’étais née avec un handicap. C’est alors que j’ai pris la décision de mettre fin à ma grossesse chez une femme qui pratiquait illégalement l’avortement, et elle m’avait prescrit une grande quantité de sel et des feuilles à prendre pour provoquer l’avortement. Malheureusement, j’ai eu une réaction allergique après avoir ingéré cette potion. Je me suis évanouie, et j’ai été emmenée à l’hôpital. À mon réveil, j’avais mal au point de ne plus pouvoir bien parler ni bouger ma main. On m’a informée que je ne pourrai plus concevoir parce que mon utérus avait été endommagé. Grâce à l’initiative de Si jeunesse savait et au projet “Mon droit, ma santé”, je bénéficie d’informations précieuses qui pourraient éviter à d’autres filles de faire la même erreur que moi. Si j’avais su, j’aurais pu éviter ce qui m’est arrivé et choisir une autre méthode. »

Un second témoignage en dit long sur les difficultés rencontrées : « J’avais 19 ans quand j’ai commencé la prostitution. Je suis tombée enceinte. J’en ai parlé aux amies que je fréquentais la nuit, et elles m’ont donné des tisanes et des médicaments pour faire passer la grossesse. Après avoir consommé ces produits, j’ai commencé à saigner, et ça a duré six mois. Je prenais toujours les médicaments que mes amies m’avaient conseillé de prendre, elles disaient que c’étaient des antibiotiques et que les saignements finiraient par s’arrêter. Ce fut le cas, mais comme mes règles n’ont pas repris normalement et que je n’arrivais pas à tomber enceinte, je suis allée voir un médecin. Mes règles me provoquaient des douleurs atroces. » Pour Fatima aussi, le verdict est implacable : les dégâts causés à l’utérus ont entraîné la stérilité. Depuis, la travailleuse du sexe s’est engagée à sensibiliser ses pairs pour éviter les conséquences dramatiques d’un avortement clandestin.

À travers le projet « Mon droit, ma santé » financé par l’association belge Le monde selon les femmes, l’ONG Si jeunesse savait a déjà sensibilisé plus de 8 750 jeunes sur la thématique de l’avortement, en mettant en avant le fameux protocole de Maputo. Actuellement, les jeunes femmes qui accèdent à un service d’avortement sécurisé, autogéré et assisté sont celles qui ont reçu l’information via les organisations de la société civile sur le cadre légal de l’IVG en RDC. Elles se font ensuite le relais des bonnes pratiques. L’ONG a mis en place un « club de grandes sœurs ». Fortes de leur expérience, les femmes deviennent des personnes-ressources pour les jeunes filles de leur quartier après avoir suivi une formation. Elles peuvent indiquer aux personnes dans le besoin les adresses des établissements de santé qui offrent ce service.

De l’influence des leaders religieux

En 2022, Si jeunesse savait a réalisé une enquête avec le soutien financier du Monde selon les femmes et l’appui technique du Programme national de santé de l’adolescent (PNSA). Le but était de connaître l’avis des chefs religieux sur les avortements selon l’esprit du protocole de Maputo en vue de construire une stratégie de communication. Compte tenu du budget, l’échantillon a porté sur 140 personnes. Au total, 133 leaders religieux d’obédiences catholique, protestante, musulmane, kimbanguiste ainsi que des Églises de réveil habitant les communes de Kimbanseke, Ndjili, Masina et Bandalungwa ont été interrogés, soit un taux de couverture de 95 %.

Sans grande surprise, les leaders religieux congolais se positionnent contre l’avortement et fondent leur argument sur la doctrine de leur religion qui prône la sacralité de la vie humaine.

© Godong Photo/Shutterstock

Il ressort de l’enquête que près de neuf leaders religieux sur dix (89,5 %) se positionnent contre l’avortement (pas d’accord) même si la grossesse est issue d’une agression sexuelle commise par un bandit ou un criminel. Seulement cinq leaders religieux se sont montrés favorables à une IVG dans ce contexte. Ceux qui étaient incertains et ceux qui ont préféré ne pas répondre représentent 4,5 %3. Un travail de sensibilisation auprès des leaders religieux est crucial pour changer les perceptions et réduire la stigmatisation autour de l’IVG. Si jeunesse savait a organisé une « session de clarification des valeurs » à leur intention afin de discuter avec eux de l’ampleur de la pratique clandestine et de leur faire comprendre la gravité des conséquences des avortements non sécurisés. Cette session a permis aux trente leaders religieux invités d’améliorer leurs connaissances, et de changer de regard.

Le système judiciaire congolais s’est récemment engagé à appliquer le protocole de Maputo, avec la participation du secrétariat permanent du Conseil supérieur de la magistrature et de la Cour constitutionnelle, et en collaboration avec d’autres organisations de la société civile. Cela a permis le développement du module de formation des magistrats, la mise à disposition de commodités, de médicaments et de nouvelles technologies pour offrir des soins de qualité, ainsi que la formation des sages-femmes4. L’accès des Congolaises à une information fiable et à une pratique sécurisée progresse, pas à pas.

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