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Remue-méninges
dans la bergerie

François Finck · Délégué « Europe & International » au CAL/COM

Mise en ligne le 27 juin 2022

Voici un ouvrage qui mérite d’être lu. L’auteur y livre une critique argumentée de ce qu’il appelle les « nouveaux conformismes idéologiques ». Le terme peut paraître excessif, et la principale faiblesse de ce livre est sans doute son ton parfois polémique. Cependant, le style est vif, le propos solidement étayé et le raisonnement bien structuré.

Dans la première partie, intitulée l’« imposture conceptuelle », l’auteur décortique l’inflation des concepts et son effet rhétorique : la multiplication des concepts abscons est une arme rhétorique visant à intimider et à asseoir le pouvoir de la personne qui l’utilise.

De nombreuses pages sont consacrées à une analyse de l’écriture dite « inclusive » – relevons que l’auteur est professeur des universités de linguistique. Il y critique notamment le postulat selon lequel la langue façonnerait nos représentations mentales, ainsi que la confusion entre genre grammatical et identité sexuelle, et entre le mot et la chose ou la personne qu’il désigne. L’hypothèse d’une « masculinisation » délibérée de la langue y est réfutée comme relevant « du créationnisme et du complotisme ».

Plus généralement, l’auteur met en lumière l’« opacité discursive et le parti pris idéologique » dans les sciences sociales, qui ont notamment rendu possibles les fameux canulars du trio Pluckrose-Lindsay-Boghossian (aussi connus comme l’affaire « Sokal au carré »), et développent une critique de l’alterscience, c’est-à-dire du discours pseudo-scientifique.

Par ailleurs, l’auteur souligne justement que la focalisation sur des revendications symboliques supplante les revendications économiques et sociales : « Ce narcissisme de la reconnaissance convient parfaitement au néolibéralisme ». Dans ses termes, « c’est bien là l’idéal commercial du capitalisme globalisé : la création de niches moutonnières, l’atomisation culturelle et la fin des mouvements sociaux absorbés par les revendications identitaires ».

Dans la même veine, la deuxième partie du livre est consacrée à l’idéologie identitaire, qui classe les individus selon certaines caractéristiques en matière d’identités figées, et en démontre le caractère profondément anti-humaniste.

Enfin, l’ouvrage est conclu par une éloquente critique de la cancel culture et des appels à la censure, par exemple la déclaration de Geoffroy de Lagasnerie « contre le paradigme du débat, de la discussion… ». Face au « sectarisme », l’auteur défend le « pluralisme laïque ».

En bref, Les moutons de la pensée est un essai revigorant, présentant une critique argumentée de certaines tendances contemporaines à étouffer le débat au nom de l’idéologie, au rebours de l’idéal du libre examen.

Jean Szlamowicz, Les moutons de la pensée. Nouveaux conformismes idéologiques, Paris, Éditions du Cerf, 2022, 224 pages.

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