Libres, ensemble
Le sport, un puissant levier humaniste
Mise en ligne le 27 janvier 2026
Qu’il soit collectif ou individuel, pratiqué en club ou en free-style, le sport, par les valeurs qu’il véhicule, constitue un puissant vecteur d’engagement, de résistance et de respect. La pratique sportive est-elle un outil essentiel pour unir les voix et croiser les luttes? Mbo Mpenza, ancien professionnel de football, en est persuadé. Mais il sait aussi que le revers de la médaille ne doit pas être négligé. Reportage au cœur de l’Espace sport des Solidarités.
Illustration © Risack/Solidaris
Au festival des Solidarités en cette fin de mois d’août, le soleil est chaud. L’averse est passée, les enfants, les ados et leurs parents se pressent sur le stand sportif qui s’est installé pour la première fois sur le site Ecolys à Namur. Mbo Mpenza et toute l’équipe de son ASBL Impala Performance ont mis en place un espace de jeux sportifs avec du foot pour dribbler entre les cônes, du handball sur un mini terrain et du rugby à l’aveugle. L’ancienne vedette des Diables rouges et ses coachs sont présents pour expliquer les activités et sensibiliser au respect.
Juste à côté de cet Espace sport, une camionnette convertie pour l’occasion en studio radio sert de point de rencontre. C’est là que nous avons rendez-vous avec Mbo Mpenza.
Cet ancien international belge, lorsqu’il range ses crampons en 2008, ne se pose pas mille questions: il a conscience qu’il doit mettre à profit son expérience non seulement sportive, mais aussi humaine. C’est que ce Congolais d’origine, depuis ses premiers dribbles d’enfant, en a essuyé, des cris de singe en bord de terrain. Il sait mieux que personne que le sport peut être un formidable outil d’émancipation, mais également renforcer l’exclusion. C’est pourquoi, à travers une méthode qu’il a pensée et expérimentée, son objectif est clair: lutter pour une société plus inclusive, plus juste et plus humaine en utilisant le sport comme un puissant levier d’éducation, de sensibilisation et d’action.
Au service du collectif
« J’ai appris depuis bien longtemps que le sport, le foot en particulier, était le miroir de nos sociétés, témoigne Mbo Mpenza. Et en ce sens, il est un formidable moyen pour rendre la société plus juste, plus inclusive, plus humaine. Avec l’ASBL, nous allons dans les écoles, dans les centres sportifs, un peu partout. Notre méthode repose sur trois piliers. Tout d’abord, on sensibilise les enfants ou les adultes par des vidéos, des témoignages, mais également des outils. Sur le stand sport, par exemple, avant de jouer au foot, on propose un dispositif qui s’appelle “la météo intérieure”. On permet aux jeunes d’analyser leurs émotions en fonction du moment précis. Nous communiquons aussi lors de campagnes ou d’événements comme le Mbo Mpenza Challenge, pour éveiller les consciences à l’égalité, au respect et à la diversité. Le second pilier est la formation. On intègre nos valeurs dans les cours de citoyenneté, de français et d’éducation physique, avec des formations pour enseignants et éducateurs. Et enfin, le dernier pilier concerne les actions, avec des projets concrets tels que des tournois de futsal, des animations dans les écoles, des programmes en Belgique, au Congo, au Sénégal, pour garantir l’accès au sport à tous les enfants, quels que soient leur origine ou leur parcours. »

« Le sport au service de l’inclusion »: l’ancien joueur de football professionnel a transformé sa carrière en une aventure humaine.
© Mbo Mpenza Challenge
Le "connais-toi toi-même" socratique sur un terrain de foot
Les coachs de l’association sont formés à l’inclusion, au partage et à l’échange, le sport n’étant en quelque sorte que la carotte par laquelle passera tout message de vie. « Cela peut concerner la santé, avec des conseils nutritionnels – quand on sait qu’aujourd’hui un grand nombre de jeunes sont en danger d’obésité –, mais aussi les premiers secours ou le respect. Et puis, poursuit Mbo Mpenza, je dirais que le sport, c’est avant tout apprendre à se connaître soi-même. C’est très important pour créer des liens, des solidarités. Quand on parle du monde du foot, on oublie que sans la solidarité, sans le bénévolat, le football amateur n’existe pas. Dans les petits clubs de village, très souvent lorsqu’il y a des matchs, ce sont les parents qui prennent la voiture, qui déposent les enfants, ou les dirigeants qui vont les chercher. Si je suis devenu joueur de foot professionnel, c’est grâce à ces solidarités.«
Bien sûr, tous les footballeurs de métier ne fondent pas en fin de carrière leur ASBL, tous ne sentent pas le désir ou la nécessité de rendre au sport ce que ce dernier leur a donné, à savoir une formidable chance dans la vie. Pour Mbo, la réflexion s’est installée petit à petit. À 17 ans, il devient professionnel et fait face aux premiers cris de singe dès son premier match – une expérience qui l’accompagnera toute sa vie. Après sa carrière et un master en management, il se dit: “Voilà ce que j’ai envie de faire: rendre à la société ce qu’elle m’a donné.” Le sport lui a permis de voyager, de rencontrer beaucoup de monde et d’apprendre le respect de chacun.
Appel de balle féministe
Ce qui fut l’élément révélateur chez Mbo Mpenza, c’est la prise de conscience que le sport est un reflet total de la société: tous ses travers y sont condensés, mais aussi les outils pour la faire évoluer. « Si l’on ne prend que la question du genre, enchaîne l’ancien attaquant, le sport peut être à la fois un outil d’émancipation pour les femmes et un outil d’exclusion. On le voit à plein d’égards, il y a eu du changement. Si l’on ne regarde que le sport, dans sa pratique professionnelle, il y a eu pas mal de luttes ces dernières années. Dans le foot, on connaît le combat des footballeuses américaines qui ont voulu gagner la même chose que les hommes, qui ont fait grève, qui ont exigé aussi que pendant leur congé de maternité, elles soient encore payées, et elles ont obtenu gain de cause. Le foot féminin dispose aujourd’hui d’une diffusion télé qui lui permet de générer de l’argent et de mieux rémunérer les sportives, d’avoir des sponsors. Donc il y a des éléments comme ça qui font la une des journaux, qui nous donnent l’impression que l’on avance beaucoup. Bien entendu, il ne faut pas s’arrêter au foot. Dans beaucoup de sports, nous n’en sommes pas encore là. »
En effet, des zones d’ombre demeurent, tels ces débats sur l’accès aux sportifs transgenres, obligeant certaines femmes à se soumettre aux tests de féminité. Chose plus qu’humiliante pour Mbo Mpenza, qui estime que juger une ou un athlète sur la base de son physique ou de son taux de testostérone est inadmissible: « Ce qui est certain, c’est que le sport, individuellement ou collectivement, reste vraiment un outil de lutte. Ça l’a été aussi sur les luttes féministes. Savez-vous que la première fédération internationale à avoir reconnu la Palestine, tous secteurs confondus, c’est la Fédération internationale de football, en adoubant l’équipe nationale palestienne? »
Médiatiser certaines causes, changer les mentalités, exclure la communauté transgenre: le sport n’est décidément pas un objet neutre. Et lorsqu’il génère beaucoup d’argent, nourrissant le capitalisme, il peut aussi faire beaucoup de dégâts. « Raison pour laquelle, ajoute Mbo, je trouve essentiel que certains d’entre nous utilisent leur notoriété pour véhiculer des valeurs humanistes. J’ai par exemple une grande admiration pour Laura Georges, secrétaire générale de la Fédération française de football, ancienne joueuse; elle a fait beaucoup pour le foot féminin. Imaginons même que demain il y ait des équipes mixtes au niveau pro: la question de la performance uniquement basée sur des facteurs physiologiques se poserait autrement. »
Partager plus que ce qui nous unit
Retour sur la pelouse des Solidarités de Namur. Nous quittons le studio radio mobile pour suivre Mbo Mpenza vers l’Espace sport. Pas de temps morts pour les coachs qui accueillent les nombreuses familles venues tester les différents sports. Enfants, ados, parents font surtout la file au petit stand consacré au cécirugby. Cette nouvelle discipline sportive, née à Toulouse en 2020, permet aux personnes déficientes visuelles de jouer au rugby avec un ballon spécial et des règles adaptées. « Le cécirugby est très inclusif, explique Mbo Mpenza, il n’est pas réservé exclusivement aux personnes avec une déficience visuelle: il peut se jouer en équipe mixte avec des personnes voyantes grâce à un masque opacifiant sur les yeux. L’équipe peut également être composée d’hommes, de femmes et de personnes non genrées. Ce sport se joue à 5 ou 7 joueurs sur un terrain trois fois plus petit qu’en rugby. Les joueurs sont guidés uniquement par le bip du ballon ou la voix d’un coéquipier. Les maillots sont fabriqués dans des textiles avec des matières tactiles pour que les joueurs puissent reconnaître leurs adversaires par le toucher. Il faut travailler en équipe pour pouvoir avancer, c’est formidable que le sport permette ce genre de choses.«
Mais le fondateur d’Impala Performance soulève aussi la question de l’accessibilité et du manque d’offres sportives sur beaucoup de territoires. « On rencontre sur le terrain beaucoup de personnes qui choisissent des sports par défaut, poursuit Mbo Mpenza. Des clubs qui sont proches de chez elles, quel que soit le handicap ou le besoin spécifique. Donc évidemment, c’est un outil d’émancipation parce que ça crée du lien social au sein de la population, ce sont vraiment des moments de partage et de cohésion, mais parfois c’est aussi un lieu d’exclusion. Sans parler des situations où les personnes à mobilité réduite exercent leur sport dans des endroits spécialement pensés pour elles, donc loin des sportifs valides. »
Mbo Mpenza et son ASBL bataillent pour un refinancement sur l’ensemble du territoire d’une offre sportive inclusive, adaptée et accessible à toute la population. « Il faut politiser le sport, insiste-t-il. Et puis souvent, mon message ultime aux jeunes, c’est de leur dire: “Faites attention, ne tombez pas dans le piège de la performance et du fric.” Le sport, c’est avant tout la vie, la solidarité, la santé; c’est prendre du plaisir. Vous voyez quand on dit que le sport est à l’image de la société, c’est tout ce qu’on nous vend aussi aujourd’hui, être toujours plus performant dans tout, mais ce n’est pas ça le bonheur. »
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