Libres, ensemble
Un pacte social-écologique pour la Sécurité sociale
Pascale Vielle · Professeure de droit social à l’UCLouvain
Mise en ligne le 27 janvier 2026
La Belgique affronte un double péril: l’érosion de sa solidarité sociale et la montée de la crise écologique. Transformer la Sécurité sociale en une "protection sociale-écologique" robuste, c’est à la fois répondre à l’urgence climatique et reconstruire un horizon démocratique.
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Le climat politique belge se durcit. Sous couvert de « réalisme » économique, les réformes sociales se réduisent et les ambitions écologiques reculent. Le néolibéralisme d’aujourd’hui ne se contente plus d’exiger des sacrifices: il emprunte les accents du populisme autoritaire, dressant justice sociale et transition écologique l’une contre l’autre. Or, c’est précisément l’inverse qui est nécessaire. La Sécurité sociale n’est pas seulement un filet protecteur: elle est l’institution centrale du compromis productiviste de l’après-guerre, ce compromis qui a rendu possible la croissance industrielle… et alimenté la crise écologique actuelle.
Si nous prenons au sérieux la transition, il faut transformer ces institutions pour qu’elles soutiennent l’écologie et qu’elles en soient soutenues. C’est la condition d’une transition juste et démocratique. Les colères des Gilets jaunes ou la mobilisation des agriculteurs le rappellent: sans justice sociale, la transition échoue et la démocratie vacille.
Pourquoi transformer la Sécurité sociale?
La Sécurité sociale n’est pas un héritage figé, mais un système vivant, conçu pour amortir les chocs de l’industrialisation et de la société salariale. Elle a été, depuis 1945, l’un des piliers de la stabilité économique et sociale. Mais ce système a été bâti sur une promesse implicite: la croissance illimitée. Or, cette promesse a nourri la crise écologique. Les institutions créées pour protéger les travailleurs des aléas de l’économie doivent désormais aussi se préparer à des chocs d’une autre nature, liés aux bouleversements climatiques et aux mutations de nos modes de production.
Transformer la Sécurité sociale, ce n’est pas l’affaiblir. C’est lui donner les moyens de protéger contre de nouveaux risques, d’accompagner des transitions parfois brutales et de soutenir un modèle de société capable de durer. Une protection sociale écologique offrirait un cadre où chacun garde l’accès aux besoins essentiels – santé, logement, énergie, alimentation – tout en rendant possible une réduction réelle de notre empreinte écologique.
Comprendre le risque social-écologique
Le projet PRETS1 propose de regarder autrement les menaces qui pèsent sur nos sociétés. Il ne s’agit plus seulement d’additionner des catastrophes naturelles ou des crises industrielles, mais de les penser comme un seul et même risque social-écologique. Ce risque possède deux visages. Le premier est celui des transformations biophysiques: vagues de chaleur, inondations, pandémies, autant de phénomènes qui bouleversent directement nos conditions de vie. Le second est celui des transitions sociotechniques: sortie des énergies fossiles, reconversion de secteurs entiers, adaptation forcée des modes de production et de consommation.
Les canicules sont une illustration frappante d’un risque de transformation biophysique. Elles semblent toucher tout le monde, mais leurs effets ne se répartissent pas de manière égale. Une retraitée isolée dans un appartement vétuste, un ouvrier du bâtiment contraint de travailler sous un soleil écrasant, un enfant asthmatique dans une ville polluée, un sans-abri exposé sans protection: autant de vies mises en danger, révélant que la dispersion du risque s’accompagne de sa concentration sur les plus fragiles.
La matrice élaborée par PRETS permet de cartographier ces situations en croisant aléas climatiques, besoins fondamentaux, exposition sociale et capacités d’adaptation. Elle met en évidence la nécessité de stratégies intégrées, qui ne s’arrêtent pas à la gestion de l’urgence, mais qui s’attaquent à chaque besoin fondamental de manière cohérente.
Répondre au risque: construire des institutions robustes
Répondre à ces risques exige plus que des mesures ponctuelles. Il faut transformer en profondeur la manière dont nous concevons la protection sociale. Trois principes émergent.
D’abord, la transition doit être juste. Les politiques écologiques ne sont légitimes que si elles réduisent les inégalités, au lieu de les aggraver. Ensuite, elles doivent être intégrées. Prévenir les crises, accompagner les personnes touchées, indemniser celles qui subissent des pertes, inclure les populations vulnérables: ces dimensions ne peuvent plus être pensées séparément. Enfin, les institutions doivent être robustes. Elles doivent pouvoir absorber des chocs répétés, adapter leurs critères budgétaires aux nouveaux risques et proposer des prestations ou des services compatibles avec un monde contraint par les limites planétaires.
Des pistes existent déjà. Une sécurité sociale de l’alimentation, expérimentée localement, garantirait un accès universel à une nourriture durable. Des territoires « zéro chômeur » permettraient d’inclure les personnes éloignées du marché du travail dans des activités liées à la transition écologique. L’élargissement des congés parentaux à des activités de soin, y compris la lutte contre l’isolement, renforcerait le tissu social. Mais on pourrait penser également à un « revenu de transition » pour le démarrage de certaines activités, ou à la création d’une branche spécifique de la Sécurité sociale. Chacune de ces initiatives traduit une idée simple: protéger la société en la rendant mieux capable de faire face aux transformations qui viennent.
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Les défis propres à la Belgique
Cette transformation ne peut ignorer les spécificités du modèle belge. La Sécurité sociale s’est construite dans un cadre consociatif et corporatiste. Les syndicats, mutuelles et organisations patronales y occupent une position centrale. Leur rôle est indispensable, mais la question est posée: sauront-ils ouvrir la gouvernance à d’autres acteurs sociaux et donner toute leur place aux enjeux sociaux-écologiques?
La fédéralisation des compétences ajoute une difficulté supplémentaire. Entre niveaux de pouvoir et cloisonnements institutionnels, la cohérence de l’action collective est sans cesse menacée. Construire une protection sociale-écologique suppose de dépasser ces divisions, d’impliquer les associations, les mouvements citoyens, les collectivités locales… bref, l’ensemble des forces démocratiques capables de porter un projet commun.
Le coût de l’inaction
La question généralement posée est: quel serait le prix d’un tel projet, où trouver le financement? Les calculs récents du Bureau du Plan et du Centre d’analyse des risques climatiques sont implacables. En cas d’inaction d’ici 2050, le réchauffement pourrait engloutir chaque année entre 17 et 30 milliards d’euros, soit 3 à 5% du PIB belge2. Et ces projections sont prudentes: elles n’intègrent pas les événements extrêmes ni les effets sanitaires et sociaux pourtant déjà visibles.
Le parallèle avec le vieillissement de la population ou avec la hausse des dépenses militaires suffit à prendre la mesure du défi. Le coût de l’inaction écologique sera au moins aussi lourd que ces deux chantiers budgétaires réunis. L’argument est alors limpide: investir dans des institutions sociales-écologiques robustes n’est pas un luxe, c’est une économie à long terme. Faute de quoi, la dette grossira et les catastrophes climatiques viendront miner année après année la cohésion sociale.
Ce constat pourrait être désespérant. Il doit au contraire nous servir d’aiguillon. Car en affrontant le risque social-écologique, nous pouvons non seulement limiter la facture, mais aussi bâtir un récit positif: celui d’une société qui choisit de protéger à la fois ses membres et la planète, dont dépend leur avenir. C’est, au fond, l’enjeu d’un nouveau pacte social-écologique: refonder la Sécurité sociale pour qu’elle redevienne l’institution centrale d’une solidarité vivante, adaptée aux défis du XXIe siècle.
Quand l’Espagne invente la protection sociale climatique
Après les inondations de juillet 2021, la Belgique a mobilisé plusieurs outils: chômage temporaire pour force majeure via l’ONEM3, adaptation du Fonds des calamités pour inclure certains sinistrés non assurés, 80 millions d’euros de soutien aux communes les plus touchées4, et en 2023, un schéma stratégique du bassin de la Vesdre pour repenser l’aménagement des zones inondables5. Ces initiatives montrent que la réponse ne se limite pas à l’indemnisation: elles comportent une part de prévention et d’adaptation. Mais elles demeurent sectorielles et fragmentées, rattachées à des dispositifs existants (emploi, assurance, aménagement du territoire), sans modifier en profondeur le périmètre de la protection sociale.
L’Espagne, confrontée à la DANA (dépression isolée d’altitude) d’octobre 2024 puis aux incendies de l’été 2025, a franchi un pas supplémentaire. En novembre 2024, le gouvernement a présenté un Plan de protección social ante el cambio climático, conçu comme une refondation structurelle6. Son objectif est d’intégrer le risque climatique dans la protection sociale elle-même: déclenchement automatique de prestations lors de vagues de chaleur ou d’inondations, articulation des services sociaux avec la gestion des catastrophes, reconnaissance d’un droit à la sécurité climatique. En septembre 2025, le ministre Pablo Bustinduy rappelait que la protection sociale devait devenir un pilier de résilience écologique, au même titre qu’elle protège contre le chômage ou la maladie 7.
Le contraste ne se situe pas tant entre réparation et prévention que dans deux logiques distinctes: en Belgique, une série de mesures dispersées, certes utiles, mais limitées par les cloisonnements institutionnels; en Espagne, une volonté d’ériger la protection sociale climatique en stratégie nationale intégrée, redéfinissant la fonction même de la protection sociale au XXIᵉ siècle.
- Pascale Vielle, Aurore Fransolet et al., « Construire une protection sociale-écologique pour la Belgique« , Rapport PRETS, SPF Sécurité sociale, 2025, 36 p.
- Dominique Berns et Michel De Muelenaere, « Le changement climatique, un enjeu à plus de 30 milliards d’euros pour la Belgique« , dans Le Soir, 24 septembre 2025.
- ONEM, « Conditions climatiques exceptionnelles – Inondations: règles spécifiques en matière de chômage temporaire », 21 mars 2022, onem.be.
- Région wallonne, « Inondations de juillet 2021. Bilan et perspectives« , communiqué de presse, mis en ligne sur wallonie.be, 14 juillet 2022.
- « Schéma stratégique du bassin de la Vesdre », dans Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication/École des sciences politiques et sociales (PSAD), « Les impacts sociaux des inondations de juillet 2021« , mis en ligne sur futuregenerations.be, 2025.
- Ministère des Droits sociaux, Consommation et Agenda 2030, « Bustinduy anuncia un Plan de Protección Social ante el Cambio Climático« , communiqué de presse, mis en ligne sur dsca.gob.es, 8 novembre 2024.
- Conseil des ministres espagnol, déclaration de Pablo Bustinduy après les incendies, mis en ligne sur lamoncloa.gob.es, 2 septembre 2025.
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