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Oser la science :
le défi humaniste roumain

Monica Belițoiu

Directrice exécutive de l’Association roumaine laïque et humaniste

Mise en ligne le 20 janvier 2026

La morale et la vie publique en Roumanie sont encore largement influencées par la religion et la tradition orthodoxes, ce qui marginalise les citoyens non religieux. L’Association roumaine laïque et humaniste lutte depuis quinze ans pour donner de la visibilité aux valeurs humanistes, promouvoir la science et défendre les droits des non-religieux.

Photo © LLP Images/Shutterstock

On a longtemps dit aux Roumains que la moralité venait de la religion et que suivre la tradition était le seul moyen d’être accepté. Ce discours persiste encore dans les institutions et les écoles, mais le mouvement humaniste roumain refuse cette soumission : une société juste doit se fonder sur la science, l’égalité et la liberté de penser. Fondée en 2010, l’Asociația Secular-Umanistă din România (ASUR) porte cette conviction. Nous, membres de l’équipe de l’ASUR, avons défié les pouvoirs établis, dénoncé les discriminations et défendu celles et ceux que la société marginalise. Mais nous avons aussi créé des espaces de lumière dans un paysage trop souvent marqué par l’ombre : des espaces où la science éveille la curiosité, où les droits humains protègent chaque individu, et où la pensée critique est véritablement valorisée.

Pourquoi l’humanisme ?

En Roumanie, l’« humanisme » n’est toujours pas un concept familier. Pour certains, il semble vague ; pour d’autres, il est confondu avec l’« athéisme », un mot chargé d’une connotation négative en raison de son association avec la dictature communiste. Pour cette raison, beaucoup hésitent à se qualifier d’humanistes ou de non-croyants, même lorsque leurs opinions correspondent étroitement à ces principes.

Nous voulons donc aller au-delà de ces étiquettes. Oui, nous représentons ceux qui ne croient pas en un dieu, mais surtout, nous mettons en avant les valeurs positives de l’humanisme : dignité, raison, compassion et solidarité. Notre objectif n’est pas d’attaquer la foi personnelle des gens ni de saper les institutions religieuses. Il s’agit de construire un avenir où les décisions sont prises de manière transparente, où l’éducation est libre de tout dogme et où la vie publique est guidée par l’équité et les preuves.

C’est pourquoi nos activités sont pratiques et accessibles. Nous organisons des ateliers dans les écoles qui encouragent les enfants et les jeunes à poser des questions, à réfléchir de façon critique et à tester leurs idées à l’aide de preuves. Nous promouvons quotidiennement les valeurs humanistes sur les réseaux sociaux, en ouvrant des conversations qui touchent un public bien au-delà de nos événements. Nous organisons également des réunions publiques et des festivals qui rendent la science attrayante et montrent sa pertinence dans la vie quotidienne. Dans tous ces espaces, le message est clair : l’humanisme n’est pas une question de rejet, mais de construction – la construction d’une société où le savoir donne du pouvoir et où les droits humains protègent chaque individu.

Les aspects institutionnels et sociaux

Le cadre constitutionnel roumain garantit la liberté de conscience et de religion. Pourtant, la réalité quotidienne est souvent tout autre. L’Église orthodoxe, qui jouit d’une primauté culturelle, exerce son influence bien au-delà du domaine du culte, jusque dans l’éducation, les finances publiques et la vie politique – un déséquilibre structurel persistant. Pendant ce temps, les citoyens non religieux vivent souvent dans l’ombre. Les chiffres du recensement montrent une augmentation marquée du nombre de personnes se déclarant sans religion, mais leur point de vue reste largement absent du débat public. L’enquête sur la liberté de pensée de conscience et de religion que nous avons menée en 20241 révèle que plus de la moitié des répondants non religieux ont déclaré avoir subi des discriminations dans le domaine éducatif, professionnel ou personnel. Beaucoup estiment qu’il est plus facile, dans la société roumaine, de feindre une croyance religieuse que de se déclarer non croyant. Car les stéréotypes persistent : les personnes non religieuses sont encore décrites comme dépourvues de morale ou « différentes ». Les cérémonies humanistes que l’ASUR propose depuis plus de dix ans restent minoritaires, mais leur nombre croissant témoigne d’un changement lent des mentalités et d’un besoin réel d’alternatives laïques.

Le monument du Soldat roumain, érigé en 1964, à deux pas de l’église orthodoxe Saint-Dimitrios, témoigne symboliquement des combats laïques encore à mener en Roumanie.

© LLP Images/Shutterstock

La crise de l’éducation et de la culture scientifique

Si le déséquilibre institutionnel constitue un obstacle, un autre, plus profond encore, réside dans la faiblesse du système éducatif. La Roumanie figure régulièrement parmi les derniers pays de l’UE en matière d’enseignement scientifique, et près de la moitié des élèves quittent l’école sans maîtriser les compétences de base, ce qui les rend particulièrement vulnérables à la désinformation.

Les conséquences sont visibles. Une récente enquête européenne2 révèle des croyances alarmantes : 39 % des Roumains pensent que les vaccins causent l’autisme, 40 % nient le changement climatique, 41 % adhèrent à la théorie du « remplacement de population » et 24 % mettent en doute la Shoah. Ces idées ne sont pas inoffensives : elles fragilisent la santé publique, retardent l’action climatique et alimentent les divisions sociales.

Pour l’ASUR, la réponse est claire : renforcer la culture scientifique, à l’école comme dans la société. La culture scientifique, ce n’est pas seulement la connaissance des faits, mais la capacité à évaluer des preuves, à poser des questions et à décider en toute autonomie. C’est dans cet esprit qu’en octobre dernier, nous avons lancé le projet européen « La culture scientifique, catalyseur du changement », consacré à la lutte contre la pseudoscience et la désinformation en lien avec les droits humains.

Nous travaillons aussi à créer des réseaux humanistes locaux, pour encourager le dialogue, partager les expériences et promouvoir la pensée critique au cœur des communautés. Des projets de longue date, tels que le Calendrier scientifique et le Festival des sciences de Bucarest, participent à cet effort : en invitant des scientifiques roumains et étrangers à dialoguer directement avec le public, nous montrons que la science n’est ni élitiste ni distante, mais essentielle pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Plaidoyer, changement des normes et vision pour la prochaine décennie

La promotion de la science et de la pensée critique doit aller de pair avec le plaidoyer. L’ASUR mène campagne contre les rituels religieux obligatoires dans les écoles et défend la neutralité de l’enseignement public. Nous contestons le financement disproportionné des institutions religieuses et déclarons que les ressources publiques devraient être consacrées à des priorités sociales telles que la réduction de la pauvreté, le soutien aux soins de santé et l’amélioration de l’éducation. Nous militons également pour une plus grande visibilité des voix laïques dans la vie publique.

Notre enquête de 2024 a révélé que 74 % des personnes interrogées estiment que les non religieux sont sous-représentés dans le débat public, mais 80 % d’entre elles ont déclaré qu’elles soutiendraient des initiatives encourageant le respect entre les différentes croyances. Cet écart montre que la société est beaucoup plus ouverte que ne le reflètent actuellement les institutions.

En quinze ans, l’ASUR a appris que les progrès sont lents, mais constants. Même à travers notre devise, « Îndrăznește să gândești ! » (« Osez penser ! »), nous encourageons chaque Roumain à remettre en question l’autorité et à participer à la construction d’un avenir démocratique. L’humanisme en Roumanie est à la fois un combat et une promesse : le combat contre la désinformation, la discrimination et l’invisibilité ; la promesse que la connaissance donne du pouvoir, que la dignité appartient à tous et que la démocratie est renforcée par des esprits libres et critiques. Pas à pas, nous œuvrons pour une société où l’humanisme n’est plus murmuré avec hésitation, mais embrassé avec fierté.

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