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Attention, ceci est
du pop fascisme !

Catherine Haxhe · Journaliste

Mise en ligne le 20 janvier 2026

Tout ce qui brille n’est pas pop. Non, le fascisme ne doit pas être pop. Et pourtant, sur Internet, il semble que la messe soit dite : le fascisme puis l’extrême droite auraient déjà gagné la bataille culturelle. Dans Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur Internet, Pierre Plottu et Maxime Macé, journalistes à Libération, expliquent comment nous en sommes arrivés là, et pourquoi.

Photo © Studio Stock/Shutterstock

L’idée du « pop » évoque la légèreté, la culture, le clinquant. Dans ce cas, il n’y a rien de pétillant. L’extrême droite reste un refus, un blocage, une négation. « En décortiquant depuis dix ans le discours fasciste, témoigne Pierre Plottu, nous avons constaté qu’une contre-culture d’extrême droite visait à conquérir les cœurs et les esprits avant de conquérir les bulletins de vote. Et cela fonctionnait. En accélération depuis dix ans, l’extrême droite s’est approprié les codes d’Internet et les a utilisés avant tout autre parti politique. »

Aujourd’hui, sa longueur d’avance est manifeste. Cette première bataille est gagnée, mais pas nécessairement la guerre. On observe comment des concepts naguère marginaux – le « grand remplacement », l’« immigrationnisme » ou la « bataille des civilisations » – ont progressivement infiltré les médias traditionnels, grâce à une stratégie numérique bien rodée. Cette stratégie repose sur la « fachosphère » : un écosystème d’influenceurs, de sites et de blogueurs interconnectés, souvent amplifiés par de grandes plateformes, notamment celles du groupe Bolloré.

Pierre Plottu et Maxime Macé, Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur Internet, Quimperlé, Divergences 2024, 180 pages.

Le « gramscisme de droite »

« Au milieu des années 1970, poursuit Maxime Macé, l’extrême droite opère un tournant : elle décide de redevenir un parti de masse, avec une idéologie globale capable de faire oublier sa participation au camp des perdants de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’inspire pour cela d’une méthode issue de la gauche, le gramscisme, théorisé par le philosophe italien communiste Antonio Gramsci. »

Le « gramscisme de droite » consiste à s’approprier le concept d’hégémonie culturelle pour servir des objectifs politiques réactionnaires. Plutôt que de rejeter l’idée, cette droite intellectuelle l’adapte : conquérir le pouvoir exige d’abord de dominer la culture et l’opinion, en mobilisant des forces intellectuelles et culturelles au service de ses valeurs.

En France, dans ces années 1970, un cordon sanitaire maintient encore ces idées à distance. Mais avec l’irruption d’Internet dans les années 2000, et davantage encore à partir de 2010, un nouvel espace s’ouvre : celui d’une liberté d’expression sans régulation, qui favorise la diffusion de messages radicaux.

« Il n’y a pas de modération dans les propos, ajoute Pierre Plottu. Cette nouvelle extrême droite investit progressivement tous les champs numériques, des blogs aux réseaux sociaux. Le Front national, par exemple, a été le premier parti à disposer d’une page Facebook, et même avant cela, le premier à utiliser le Minitel. »

Internet, tremplin idéologique

Maxime Macé rappelle que le FN a très tôt compris l’intérêt d’un média désintermédié : un espace où le discours s’adresse directement aux citoyens, sans filtre journalistique. Le vocabulaire change : il ne s’agit plus de propagande, mais de « réinformation ».

Avant même cette bataille numérique, l’extrême droite a engagé une bataille sémantique. Transformer la propagande en réinformation s’inscrit dans un populisme proche de celui de Trump : dresser un « nous » contre un « eux », où l’ennemi est toujours extérieur. « Ceux-là mêmes qui, hier, furent les héritiers de la collaboration, ayant parfois servi sous l’uniforme allemand, se présentent aujourd’hui comme des résistants et expliquent que la France est envahie par un ennemi extérieur, principalement des populations immigrées musulmanes », souligne Pierre Plottu.

« Tout cela est une tactique étudiée, complète Maxime Macé. Rien n’est isolé : l’écosystème numérique est interconnecté, avec des têtes de pont, des réseaux, des financements, des canaux de diffusion et un objectif idéologique clair. »

Jordan Bardella illustre ce changement : moins de 30 ans, né avec les réseaux sociaux, il sait les utiliser.

© T Schneider/Shutterstock

La bataille des imaginaires

Un darwinisme interne semble régner dans cette mouvance. Sur les créneaux des tradwives, du sport, du lifestyle ou de la réécriture de l’histoire, plusieurs influenceurs se lancent pour tester l’audience. Celui qui parvient à percer occupe le terrain et entraîne les autres dans son sillage. Une sorte de « featuring » de haine.

Du blog Fdesouche, lancé en 2005, à YouTube et ses centaines de milliers de vues, puis à Instagram et TikTok, les formats se diversifient. Cette force du pop fascisme réside dans sa capacité à dépasser le numérique et à créer un discours commun, simple et séduisant, fondé sur la haine de l’autre. Les influenceurs utilisent l’humour et se présentent comme « transgressifs » ou créatifs. Ils diffusent des contenus dépolitisés autour du sport, de la virilité ou de l’alimentation carnée, autant de vecteurs d’une idéologie codée. Papacito, Le Raptor, Marsault, Doc Baron ou Pierre Sautarel incarnent ce discours : leurs apparence, voix, ton et esthétique renforcent la connexion avec leur audience, en particulier les jeunes.

« Et désormais, remarque Maxime Macé, ces influenceurs sont invités sur certains plateaux télé, comme ceux de Cyril Hanouna, rendant leurs discours mainstream, amplifiés par des médias puissants. »

À gauche, la mobilisation est plus complexe. « Il est difficile de définir un dénominateur commun pour construire une armée numérique efficace », observe Pierre Plottu. Pourtant, elle existe et a pu se mobiliser lors des dernières législatives françaises. La gauche dispose de ressources importantes, mais doit inventer un narratif renouvelé, sans utiliser les codes numériques de l’extrême droite : il ne s’agit pas d’inonder l’espace comme Steve Bannon le préconise, mais de retrouver un souffle, un langage et un humour propres.

La jeunesse et les nouvelles formes de politique

Maxime Macé insiste : selon les travaux du politologue Félicien Faury, la jeunesse française n’a jamais été aussi tolérante sur les questions sexuelles, religieuses ou d’inclusivité. Et pourtant, elle vote peu. L’offre politique ne lui correspond-elle pas ? Ou ne parvient-on pas à lui parler dans ses propres codes, sur ses propres plateformes ? Internet, YouTube, Twitch sont devenus ses médias principaux, loin de la télévision.

Jordan Bardella illustre ce changement : moins de 30 ans, né avec les réseaux sociaux, il sait les utiliser. On le perçoit parfois davantage comme un influenceur que comme un homme politique. Pierre Plottu note : « Quand il mange une pomme ou des bonbons, quand il s’échauffe la voix avant un discours, cela peut paraître anodin. Mais il se rend sympathique. Lors de nos déplacements, des dizaines de collégiens et lycéens, parfois plus jeunes, viennent prendre un selfie avec lui. Ils ne rencontrent pas le politicien, mais celui qui leur semble proche sur les réseaux sociaux. Cette stratégie inonde l’espace numérique d’images et de petites provocations, occupe le centre du débat et mobilise l’attention. »

Comprendre pour mieux répondre

Pierre Plottu et Maxime Macé ne dressent pas seulement un état des lieux. Ils posent un diagnostic qui met en lumière la sophistication des stratégies culturelles et numériques de l’extrême droite. Ils rappellent combien il est urgent de connaître, décortiquer et comprendre ces mécanismes pour construire des contre-discours efficaces. Les codes, les narratifs et les modèles économiques de cette galaxie hétérogène sont désormais connus. La question centrale demeure : qui saura occuper ces espaces, avec une stratégie pensée et créative, pour contrer l’influence du pop fascisme et proposer des imaginaires alternatifs crédibles et mobilisateurs ?

Écoutez dans son intégralité

« Pop fascisme ou comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur Internet »

Émission de radio Libres, Ensemble

du 14 juin 2025 présentée

par Catherine Haxhe

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