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Blasphème en Europe : toujours d’actualité ?

Jan De Groote1 · Avocat et doctorant à la VUB

Avec la rédaction

Mise en ligne le 20 janvier 2026

Fin 2024, début 2025, la VUB a accueilli « Nom de Dieu : kritiek, blasfemie, satire… ? », une exposition sur le blasphème présentant des œuvres d’artistes belges contemporains et renommés. Une journée d’étude et un livre en néerlandais ont suivi, l’occasion de faire un point juridique sur le blasphème en Belgique et en Europe.

Photo © VUB/Liesbet Peremans

« Blasphème ! » Autrefois, ce cri aurait pu annoncer une histoire douloureuse pour celui qui en était accusé. Depuis la création de la Belgique, le délit de blasphème n’existe pourtant plus. La situation est différente dans d’autres pays, et il n’est même pas nécessaire de voyager loin pour s’en apercevoir.

En Allemagne, l’article 166 du Code pénal interdit d’insulter publiquement les convictions religieuses ou philosophiques d’autrui si cela peut troubler l’ordre public. L’article 188 du Code pénal autrichien prévoit une peine similaire pour le blasphème. En Espagne, l’article 525 du Code pénal sanctionne le fait de blesser publiquement les sentiments d’une communauté ecclésiale, notamment en se moquant de ses dogmes ou de ses croyances. Aux Pays-Bas, ce type de disposition n’a été supprimé qu’en 2014.

Il convient toutefois de nuancer : le délit de blasphème en Europe ne protège pas seulement les communautés religieuses. En Allemagne, par exemple, il est aussi interdit de railler les convictions athées si cela perturbe l’ordre public.

Blasphème en Belgique : aussi inconcevable que la censure préventive

Avec sa Constitution très libérale, le Plat Pays n’a jamais connu de délit de blasphème. Paradoxalement, pas moins de sept articles constitutionnels encadrent la liberté religieuse et la laïcité de l’État. Le Conseil d’État affirme même que la liberté de religion représente « l’une des valeurs fondamentales de la protection que la Constitution confère aux sujets de droit », faisant partie de notre identité constitutionnelle.

Bien que les fondateurs de l’État aient décidé que ce dernier doit rester neutre sur les plans idéologique et religieux, la religion et la conviction bénéficient d’une protection particulièrement solide. La Cour de cassation a statué dès 1863 que le blasphème n’avait jamais été voulu par le législateur belge et ne constituait pas une infraction pénale. Notre Constitution interdit toute coercition religieuse, ce qui rend constitutionnellement impossible l’instauration d’un délit de blasphème. Selon un tribunal correctionnel de Bruxelles, en 2008, le droit à la liberté d’expression implique même le droit de blasphémer.

Cette jurisprudence pourrait laisser penser que la liberté d’expression en Belgique est absolue : elle ne peut jamais être entravée par une mesure préventive. La Belgique a d’ailleurs immédiatement adopté, dès 1831, une très large liberté de la presse ; la censure préventive a été abolie et, selon l’article 25 de la Constitution, ne pourra jamais être rétablie.

Pourtant, la Constitution n’a pas empêché l’Union européenne, avec l’accord de notre gouvernement, de censurer Russia Today (RT) sur notre territoire. Le Tribunal de l’Union européenne a reconnu qu’il s’agissait d’« une restriction au droit à la liberté d’expression », mais a jugé que la censure de RT « respecte le contenu essentiel de la liberté d’expression et ne porte pas atteinte à cette liberté en tant que telle ». Cette décision a été critiquée par plusieurs associations de journalistes, dont la Fédération européenne des journalistes. Cette jurisprudence montre qu’en Belgique, où le délit de blasphème semble inconcevable, la liberté d’expression n’est pas absolue : la logique politique n’est jamais loin.

Jan Van Den Brande, Willem Elias et Vincent Declercq (dir.), Nom de Dieu, Kritiek, blasfemie, satire … ?, Gand, Owl Press, 2025, 176 pages.

En Belgique, les artistes s’en donnent à cœur joie pour détourner les symboles religieux. Mais en Pologne, en Autriche ou en Espagne, le délit de blasphème limite la liberté de création et d’expression.

© VUB/Liesbet Peremans

Prévenir la rupture de la paix religieuse

Même si le blasphème n’existe pas en Belgique, il est utile de comprendre ce qu’il recouvre ailleurs. L’Allemagne ou l’Espagne ne sont pas loin, et nous pouvons y être confrontés. Il est apparu récemment que les convictions philosophiques peuvent être très sensibles : certains chrétiens ont jugé que le tableau de Léonard de Vinci, La Cène, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, avait été figuré de manière inappropriée. Même dans un État laïque comme la France, ces questions suscitent le débat.

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu plusieurs décisions sur le blasphème, révélant ses limites. En 1994, elle a jugé légale la censure d’un film autrichien représentant Dieu comme un fou sénile, Jésus comme un handicapé mental et Marie comme une prostituée. En 1996, la CEDH a affirmé que le délit de blasphème n’est pas nécessairement incompatible avec la liberté d’expression : les États membres disposent d’une latitude très importante. Depuis, sa jurisprudence est quasi constante. En 2018, elle a réitéré qu’« une attaque inappropriée, voire abusive, contre un objet de vénération religieuse peut légitimement être considérée comme incompatible avec le respect de la liberté de pensée, de conscience et de religion et justifier des mesures restrictives proportionnées ».

Cette affaire concernait une Autrichienne (E. S.) qui, lors de conférences sur l’islam, avait affirmé que Mahomet était pédophile. Le tribunal a jugé que ces propos n’étaient pas établis comme faits et visaient à démontrer qu’il était indigne de vénération, sans engager un débat académique. La Cour a rappelé que quiconque compromet la paix religieuse – cette tolérance mutuelle entre groupes religieux – ne peut invoquer sa liberté d’expression.

Plus récemment, dans l’affaire Rabczewska c. Pologne du 15 septembre 2022, une chanteuse avait qualifié la Bible d’« écrits d’une personne bourrée à force de boire du vin et de fumer de l’herbe ». Elle a été condamnée pour blasphème en Pologne, le tribunal considérant qu’elle avait l’intention d’offenser et de perturber la paix religieuse. La CEDH a souligné que l’offense peut être permise, mais doit rester proportionnée, et que les groupes religieux doivent tolérer des doctrines hostiles tant qu’elles n’incitent pas à l’intolérance.

Prévenir la rupture de la paix morale : un « blasphème laïque » en Belgique ?

Le délit de blasphème vise à préserver la paix religieuse entre différents groupes. En Belgique, n’existe-t-il pas une infraction analogue pour protéger la paix morale ou politique ?

Il est possible qu’une minorité ridiculise une décision ou une position politique et appelle à son rejet. Dans une démocratie, la minorité n’est pas tenue de se soumettre totalement à la majorité. Hannah Arendt, consciente des atrocités nazies, défendait la désobéissance civile lorsque la vision d’une minorité était en conflit avec celle de la majorité, même démocratiquement établie.

Si la Belgique ne dispose pas d’une loi sur le blasphème protégeant la paix religieuse, elle a désormais une disposition qui sanctionne celui qui incite des citoyens à ignorer l’autorité des institutions constitutionnelles et forme une menace grave pour la morale publique : l’atteinte méchante à l’autorité de l’État (article 548 du nouveau Code pénal).

Lors de l’inauguration « Nom de Dieu » à Ixelles, on était pas à un blasphème près.

© Rob/Shutterstock

Bien qu’il ne s’agisse pas de protéger la paix religieuse, cette disposition vise la protection de la morale majoritaire : un « blasphème moral ». Dans une vraie démocratie, il est possible de s’opposer à des décisions légales. Si, par exemple, la loi interdisait l’euthanasie ou recriminalisait l’avortement, l’organisation d’actions pour y résister pourrait-elle être considérée comme une incitation à ignorer l’autorité publique ? Le projet Compagnon, qui aide les femmes à se rendre aux Pays-Bas pour un avortement autorisé jusqu’à la 24e semaine, illustre bien cette question.

Cette disposition a été critiquée par l’Institut fédéral des droits humains (IFDH), la Ligue des droits de l’homme et Amnesty International, qui estiment qu’elle pourrait criminaliser la désobéissance civile et l’action militante.

Le blasphème en Europe, tel qu’autorisé par la CEDH, vise à protéger la paix religieuse. Le nouveau Code pénal belge semble vouloir étendre cette logique : il ne protège plus seulement la religion, mais aussi la morale et l’autorité de l’État.

Le droit existe pour garantir la coexistence. Lorsqu’un conflit surgit, il permet de gérer les différends tout en respectant les droits de tous, quelle que soit la personne au pouvoir. Les États-Unis offrent un exemple actuel de l’importance d’une protection constitutionnelle solide. Plutôt que de s’éloigner de l’esprit du délit de blasphème – préserver la paix sociale entre groupes aux convictions différentes –, notre législation paraît non seulement s’en inspirer, mais en étendre la portée sur le plan politique et moral, transformant la protection de l’ordre public en un « blasphème laïque ».

  1. Cet article est un résumé traduit d’un article scientifique : Jan De Groote, « Godslastering in Europa: what’s in a name », dans Jan Van den Brande et Willem Elias (dir.), Kunst en Humanisme 3 : nom de Dieu, Gand, Owl Press, 2025, pp. 94‑114.

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